Avec quelque réticence au départ parce qu’il me souvenait que l’auteur faisait partie de « la bande à Ruquier » entendue parfois à je ne sais plus quelle radio d’ailleurs, petit monde certes fort spirituel mais dont le persiflage continu m’était pénible.

Eh bien ce bouquin, malgré quelques facilités de style, images ou chutes de chapitres, et parfois un petit côté bateleur, m’a touchée, tout en me faisant bien rigoler. Comme l’indique le titre, il s’agit d’une « réflexion sur la question juive » envisagée de façon très personnelle. Ayant découvert à 11 ans qu’il était juif, l’auteur s’aperçoit que sa famille se réduit à cinq personnes, trois enfants, un père joueur d’échec virtuose, et une mère qui, malgré ses fichus et son accent n’a pour seul but que d’oublier tout de la Pologne et de son passé, pour que les siens deviennent des Français « komifaut ».

Le récit évoque avec verve, en brefs chapitres, les conversations échevelées et incohérentes à la table familiale, les différences et ressemblances entre un repas chez les ashkénazes et un repas chez les séfarades : "mais je tombai sur une mère juive qui, bien que n’étant pas la mienne, n’avait d’yeux que pour moi : « Il ne mange rien ton ami, il est malade ? » demanda-t-elle après que j’eus englouti ma douzième boulette", les infinies subtilités des mots oy et ay dans une conversation en hébreu, ou la gaucherie angoissée de l’auteur confronté à son ignorance radicale des rituels juifs à la synagogue (comment faire tenir une kippa sur sa tête ?). Derrière l’avalanche des traits d’esprit affleure une quête douloureuse de l’identité et des origines. Si le nom de Derec passe pour breton, il n’empêche qu’il est l’apocope de Dereczynski, devenu Derec Zynski, et que cette moitié disparue du nom patronymique polonais « incarne » en quelque sorte le questionnement de l’auteur sur ses antécédents disparus et effacés délibérément par la tradition familiale : "Le devoir de mémoire si cher à nos pontifiants parleurs télévisuels ? (…) Pour ma mère, c’était le devoir d’amnésie qui s’imposait". D’où ces réunions de « familles sans morts » le jour de la Toussaint, et chez Derec la conscience tardive tout à coup que « si on sait où sont les morts, on sait d’où on vient », et la quête du passé toujours plus anxieuse au fil du vieillissement des parents et de l’auteur lui-même. Pour seules traces, cinq photos, qui le conduiront, par recoupement avec le film Shoah, au ghetto de Lodz, en 1941.

Méditation subtile, souvent cocasse, parfois cruelle sur ce que signifie être déraciné, sur le rapport à l’Histoire, aux autres, à sa famille, à soi-même. Pleine de blagues juives, le legs essentiel du père : « S’il te plaît, Dieu, la prochaine fois que tu élis un peuple… prends-en un autre ! ».
Quant aux trois autres livres, ce sera pour demain.