Il y a une erreur de langue qui se multiplie et qui m’énerve. C’est celle qui consiste à employer le verbe « se coltiner » à la place de « se colleter ». Pas plus tard qu'hier soir sur France Culture, dans un texte de Mathias Enard inspiré par son voyage en transsibérien il y a deux ans, « L’alcool et la nostalgie », « une ‘ véritable ’ fiction » – parce qu’il y a des fausses fictions ?, qui sont des vraies réalités ?? – lue par lui-même et truffée entre autres de références à la Prose de Cendrars. La fille s’appelle Jeanne, et quoique ce fût assez bavard, j’écoutais sans déplaisir, jusqu’à ce que le narrateur évoque son désir d’« une vie d’aventures, de plaisir et de liberté sans avoir vraiment besoin de me coltiner à l’écriture »… soubresaut intérieur. Ça fait quand même une confusion doublée d’un solécisme, car « se colleter » se construit avec ‘avec’, justement.

Alors ON SE COLLETTE AVEC quelqu’un que l’on a pris au collet, c’est à dire au col, pour se battre avec lui : « Meaulnes lâcha Delouche pour se colleter avec cet imbécile et il allait peut-être se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des appartements s'ouvrit à demi ». Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, tandis qu’on SE COLTINE les sacs de courses lorsque l’ascenseur est en panne, ou un importun dont on n’arrive pas à se débarrasser, de « coltin », le chapeau de cuir des portefaix qui leur couvrait cou et épaules*. Le premier est actif, le second passif. Et lorsqu’on écrit, il importe de se colleter avec la langue, et de faire usage des dictionnaires, (y compris électroniques), qui permettent de corriger telle ou telle inadvertance. Oui, je sais, il est mal de vouloir réglementer la langue, on l’empêche d’évoluer, de vivre, qu’y disent. Mais l’ignorance n’est pas la créativité, et une langue sans histoire ni canons se morcèle ou se dissout dans l’insignifiance.

* Ainsi Les Charbonniers de Monet (1875) (se) coltinent-ils leurs sacs au pont d'Asnières. (Musée d'Orsay)