Glencora, que l’on découvre dans ce roman, est charmante en aristocratique sale gosse portée à secouer le joug des convenances (et Tolstoï, qui admirait tant Trollope, s’est-il souvenu d’elle en faisant s’enfuir Anna avec Vronski ?). Il y a les ruines romantiques d’un prieuré au clair de lune, le Rhin à Bâle, des lacs suisses et anglais, une triste gare à Paris, un bateau pour l’Amérique…. Et l’auteur est ici, comme l’induit le titre directement adressé au lecteur, présent avec quelque insistance. Auteur victorien, comme on s’en souvient. Eh bien, voici deux échantillons de ses réflexions au sujet des femmes, la première émanant de l’auteur soi-même, la seconde extraite d’une conversation entre Kate et Mrs Greenow, où l’on verra que le propos n’a rien de prude.

« Il est des hommes qui de façon générale ont une mauvaise opinion des femmes – aux yeux de qui pratiquement aucune femme ne trouve grâce. Ils mettent à part leur mère et leurs sœurs, comme si elles appartenaient à un autre sexe ou à une autre espèce – et affirment ensuite à qui veut l’entendre que toutes les femmes sont déloyales, que l’on ne peut faire confiance à aucune à moins qu’elle ne soit protégée par une laideur insigne, et que l’on peut toutes les attaquer comme gibier en buisson ou chevreuil au coin d’un bois. Qui ne connaît des hommes ayant eu de telles pensées ? »

«    Mais ma tante, vous êtes une jolie femme, vous savez.

-          Allons, allons, ma fille je sais très bien ce qu’il en est. Crois-tu que je ne sache pas ce qui fait courir les hommes après une femme ? ce n’est pas la beauté…. Et ce n’est pas l’argent non plus. J’ai vu des femmes qui avaient les deux et aucun homme ne cherchait à les approcher ! Ils n’osaient pas. Il y a des femmes si dures et si raides qu’un homme préférerait prendre un peuplier dans ses bras ! tu es un peu dans ce genre, Kate, et je t’ai toujours dit qu’il fallait changer.

-          Je crains d’être trop vieille pour m’améliorer, ma tante.

-          Pas du tout, si tu veux y mettre de la bonne volonté. Tu as de l’argent à présent, et tu n’es pas mal du tout quand tu veux t’en donner la peine. Mais comme je te le disais, ce n’est pas cela qui compte. Certaines femmes sont tellement distantes que les hommes les appellent des « nollimy tangere » (sic) et Orlando lui-même devrait avoir bien du cœur au ventre pour en venir à bout. On dirait à les voir que le mariage est indécent, comme si les bébés naissaient par hasard dans les roses et les choux. Et on dit que les femmes sont effrontées ! il y en a qui sont bien trop timides, à mon avis. »

Tel n’est pas le défaut majeur de Mrs Greenow, qui appelle – presque – un chat un chat. En tout cas, on s’embrasse, on s’étreint, on vibre, on pleure, dans Peut-on lui pardonner ? qui offre au lecteur et à la lectrice, une intéressante brochette d’amants, d’amantes, de couples, - d’ami(e) aussi ! - et la réflexion sur l’amour (y compris physique) qui va avec. Je ne veux pas dévoiler la fin du roman, je déteste les notes de lecture qui racontent l’intrigue en détail. Mais si l’aspiration à la liberté d’Alice connaît des limites, il n’empêche que c’est un personnage moderne, dans ses aspirations, ses incertitudes, sa générosité. Encore un roman où dominent de belles et diverses figures de femmes, et un éloge plus ou moins latent du mariage fondé en lucidité et en estime réciproque.

Et dire qu’il me reste encore quelques pavés à lire de la saga des Palliser ! Phinéas Finn (qui m’attend, puis Phinéas redux – est-il même traduit en français ? – et Le Premier Ministre, même question. En tout cas, ils ne sont pas à la bibliothèque. A suivre….

L'illustration de l'entretien nocturne de Glencora et d'Alice dans les ruines du Prieuré de Matching vient du site Anthony Trollope.