C’est Prue qui raconte leur histoire, de leur enfance à son âge mûr. De la mort du père à sa plénitude de femme. Une histoire « d’amours et de ténèbres », pleine de passions et de fureur, de rancœurs, de présages et de superstitions, de solitudes. Mais aussi de tendresse et de beauté, de compassion, de foi. Une histoire modeste et tragique, où la nature omniprésente se dérègle parfois à l’unisson de l’hybris humaine, comme chez les Grecs. Une histoire irriguée par la parole biblique, comme si souvent chez les Anglais. C’est au début du XIXe, pendant la guerre avec la France. Voici ce qu’en écrit, en ouverture, Prue Sarn, dont le visage est défiguré par un bec-de-lièvre, mais dont le corps est « comme une fleur de pommier ».
« Ce que je veux raconter, c’est notre histoire à tous, à Sarn, celle de mère, de Gédéon et la mienne, celle de Jancis (qui était si belle), du sorcier Beguildy et de deux ou trois autres qui vivaient là. Ils étaient peu nombreux, et sans doute en sera-t-il toujours ainsi car le pays n’a rien d’encourageant. Cela vient peut-être de l’eau qui clapote d’un bout de l’année à l’autre. Partout où vous regardez ou écoutez, de l’eau. À moins que cela ne vienne des grands arbres immobiles et pensifs à votre droite et à votre gauche, ou de la tranquillité inanimée du lieu qui semble avoir été créé juste une heure auparavant et pas même pour vous. Ou sans doute le sol est-il pauvre et marécageux, l’herbe de mauvaise qualité, comme il arrive toujours quand les joncs croissent en abondance, ainsi que les fleurs de « paigle ». Peut-être les appelez-vous coucous, mais nous les appelions toujours « paigles », ou clés du ciel. (…) Ni les bois ni l’eau n’avaient l’air sombre en ces beaux jours de printemps où les feuillages étaient neufs et où les bourgeons du bouleau avaient la couleur du blé. Seule notre chênaie gardait un aspect d’arrière-saison à cause de ses jeunes feuilles brunes. Ainsi y avait-il toujours un souffle d’octobre dans notre mai ».
Je n’en dirai pas plus car je déteste que l’on raconte tout d’une histoire avant sa lecture, comme il est si fréquent aujourd’hui sur les quatrièmes de couverture ou dans les article critiques. Je viens de relire ce roman à petites gorgées, avec un émerveillement et une inquiétude intacts. Il me bouleverse par son lyrisme sans fioritures ni préciosité, sa justesse, l’art de sa composition, son humanité. Mary Webb - dont j’ai découvert qu’elle écrivait au XXe alors qu’elle m’évoquait par bien des aspects ces Anglaises du XIXe dont il faudra un jour que je parle ensemble et que j’aime tant, les Brontë, George Eliot, Jane Austen – Mary Webb donc a mené une vie obscure et retirée. Ce roman, le plus beau des trois d’elle que j’aie lus, est d’une poésie intense, hors du temps. La traduction de Lacretelle est magistrale. Il vient d’être réédité aux Cahiers Rouges. Ne l’ignorez pas plus longtemps.
N.B. : Il y a eu en 1927, un an après la mort de la romancière, un premier ministre anglais, Stanley Baldwin, pour évoquer dans un discours au Parlement ce roman comme l’un des plus grands romans de la littérature anglaise. Cela mérite d’être mentionné, en ces temps où l’on juge de bonne politique de brocarder l’un des plus beaux romans de la littérature française. Autres temps.
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