A ce capitaine des  idées qui s’appelle l’écrivain, il faut pendant ses années de conscrit le lit dur, le rata maigre, le jeûne même, et la nuit à la sale étoile, passée avec des souliers troués, dans la boue !
Mais voilà que si l’on est sage, suivant l’Evangile de saint Goncourt, des prêtrards qu’il aura nommés, comme sont nommés les visiteurs des pauvres, vous donneront une récompense, et signeront un bon qui vous vaudra six mille francs à la banque, six mille beaux francs !
Pour les gagner, si vous saviez combien on éteindra d’éclairs, combien on noiera de colères, ce qu’on cachera de mépris, et ce qu’on interrogera de portiers !
Dam ! il faut savoir ce que pensent et comment vivent les exécuteurs testamentaires du fondateur de la nouvelle Académie. On passera la nuit sous leurs fenêtres, comme des mouchards ou des musiciens mendiants. Le jour, on embrassera leur moutard ou l’on caressera le chien, on mouchera le nez de l’un, on ramassera les crottes de l’autre. A la lettre.
On passerait bien là-dessus, si pénible qu’il fût de voir des pingouins s’abriter sous l’aile de ces oiseaux de large envergure qui avaient porté leur nid si haut ! mais n’est vil que qui veut être vil. Sa pleutrerie après tout n’engage que le pleutre.
Le danger est bien autre !
Il réside dans cette constatation : qu’un homme de grand style et de grand courage va faire la courte échelle aux insignifiants et aux lâches, aux moment où il croit encourager les tempéraments verts, les vocations hardies, et donner le branle à toute une insurrection littéraire !
Il enrégimente tout simplement les poltrons qui ont peur de la famine ou qui reculent devant elle, ce qui est leur droit, mais les mêmes gens auraient trouvé dans le ruisseau, où se sont décollées leurs illusions, le clou de leur talent, si talent ils devaient avoir.
En tout cas, on n’a  jamais une autorité d’écrivain, s’il n’y a pas des gouttes de sang dans l’écritoire d’où sortent les articles ou les livres, si ce n’est pas sa propre peau balafrée de blessures fraîches ou de cicatrices, dont voit encore les mâchures blanches, que l’auteur colle sur le papier !
La misère est la grande nourrice ! – je devrais dire la souffrance !
Par hasard, l’homme qui a songé à créer le decemfaminat littéraire n’a jamais connu la longueur des jours sans pain, et l’ironie des promenades dans des chaussures sans semelles.
Mais on dit, et il a lui-même conté dans des préfaces qui sont  des confessions, que la douleur avait mordu sur lui d’une façon cruelle, et que ses soirs de bataille littéraire et théâtrale avaient souvent été ensanglantés comme des ciels de soleil couchant.
C’est un saignant, malgré les soixante mille livres de rente qu’il parle de distribuer après sa mort aux littérateurs qui penseront comme lui. Car il faudra qu’ils pensent comme il pensait, pour décrocher la timbale que promet son testament.
Qu’est-ce donc que ce legs-là, sinon la queue dorée d’une opinion vieillotte et rancie ! je n’avais pas besoin de savoir que M. de Goncourt était un admirateur du XVIIIe siècle, un suranné galant de Marie-Antoinette. Je l’aurais certes deviné.
Il semblerait qu’il croit que la littérature se transmet comme une couronne, et qu’il y a une dynastie d’idées à défendre !
Allons donc ! le réalisme, le naturalisme, crèveront après le classicisme et le romantisme. Ce serait à cracher sur la littérature, si la révolution ne l’emportait pas dans son torrent !
Une  façon d’écrire serait immobilisée, sanctifiée ?

Qu’on me ramène aux quarante !

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