Connaissez-vous « L’Un & l’Autre » ? C’est une très jolie collection chez Gallimard, dirigée par J. B. Pontalis, éminent psychanalyste et écrivain mélancolique, discret, élégant. La collection http://www.gallimard.fr/collections/fiche_unautre.htm évoque des figures connues ou inconnues des arts, de la littérature, de l’histoire, ou parfaitement anonymes (les « Autres ») évoquées par des écrivains qui en quelque sorte se cherchent en évoquant ces autres-eux-mêmes (les « uns »). Le catalogue est riche, divers, surprenant, avec de très beaux titres : La Pleurante des rues de Prague (Sylvie Germain), Elle, Par Bonheur et toujours nue ou Verlaine d’Ardoise et de pluie (Guy Goffette), La Plus que vive (Bobin)…. J’en ai lu peu, somme toute, parce qu’ils sont chers (14, 90€ le volume, 84 titres parus, 58 auteurs, et peu en Folio), mais toujours avec surprise et plaisir. Le premier, c’était L’Enfant d’Aurigny de Catherine Axelrad, un Hugo à Jersey vu par une petite servante.
Dans les derniers titres, La Ferme de Navarin de Gisèle Bienne, dont j’avais lu Marie-Salope, l’un des titres-phares des éditions Des Femmes, il y a bien longtemps.
C’est une errance, à pied et en voiture, dans les paysages désolés ou les recoins secrets de la Champagne et au fil des textes du poète, en quête du Cendrars de la blessure, avant et après l’amputation. Errance mentale aussi, en quête d’elle-même, dont le grand-père a croisé ces chemins, laissant dans la famille une douleur indicible et un silence épais. Étendues arides, ossuaires et monuments : les lieux portent aussi la mémoire d’Yves Gibeau, inlassable collectionneur révolté des restes inépuisables de la grande guerre, comme celle des toiles d’Otto Dix ou du « J’Accuse » d’Abel Gance, où tourna Cendrars. Il y a de beaux passages sur la Prose, que l’auteur a croisée à vingt ans dans sa chambre d’étudiante pour ne plus l’oublier. Le texte est ponctué de nombreuses citations, de réflexions sur son inimitable rythme et ses images sauvages. C’est une rencontre intéressante et attachante avec Cendrars, une entrée oblique dans sa biographie. Où l’on apprend aussi que Myriam Cendrars a republié en 2006 une version revue et augmentée de sa biographie, qui m’avait autrefois bouleversée : autre quête, cette fois celle d’un père par sa fille délaissée, tardivement retrouvée. Un pavé, qui se lit comme un roman, et retisse, outre la vie de Blaise, les fils de celle de Féla, sa petite épouse résolue et bien souvent laissée pour compte, et des leurs trois enfants : Odilon, Rémy, et Myriam.
Nombreux sont ceux qui (re)viennent à Cendrars, semble-t-il. Le bref opus de Gisèle Bienne, sobre et juste, le pavé de Myriam, un Cendrars annoncé aux éditions Aden http://www.editionsaden.com/blais-cendrars.htm, une note passionnante d’Alain Garric sur Libellules (l’article est de 86, mais je l’ai découvert en août)
http://libellules.blog.lemonde.fr/2007/08/17/cendrars-bee-and-bee/, il doit y en avoir d’autres. Je m’en réjouis. L’incongruité radicale de ce dévoreur de vie, arpenteur d’écriture, de couleurs, de formes, de rythmes, romanesque poète, vates contemporain, mystique et ardent, souffle jusqu’à nous. Braises encore vives sous les cendres.

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