Las, le plaisir ne dure pas. Le tableau de la vie provinciale est tracé par une caricaturiste sans talent, qui n’aurait ni observé correctement le monde, ni surtout lu Maupassant (en 1894, ce n’est pas excusable). Les scènes s’enchaînent de façon assez pesante, sans véritable ressort dramatique, une fois que Chiffon a gentiment congédié le duc dont l’étreinte ne lui dit rien. On devine assez vite, quels que soient les prétendants ultérieurs sollicités par la narratrice, qui sera l’élu. Mais ce que l’intrigue aurait pu receler de tendresse et de délicatesse, voire de vrai chagrin (la mère indifférente qui utilise sa fille comme faire-valoir ou comme objet à exhiber sent son vécu) est noyé par la logorrhée de la donzelle, qu’on aimerait voir se taire un peu, l’abus des dialogues, le poids de la caricature sociale, le convenu des scènes (l’altesse nordique offrant le goûter aux ouvriers dans un chemin creux et militant pour le candidat socialiste franchit toutes les limites du paternalisme ridicule) et à la fin, une atmosphère de vaudeville à la limite du respirable. J’ai lu. Je ne lirai plus.

C’était intéressant quand même, parce que le personnage a dû inspirer Colette, il y a de la Claudine dans cette Chiffon-là, ou de la Chiffon dans les Claudine. De même que quelque chose des relations de l’oncle Marc avec sa « belle-nièce » se retrouvent dans celle de Gigi avec Gaston Lachaille. Mais là s’arrête le parallèle. La nouvelle de Colette est, comme ses pochades de jeune écrivain, habitée par une verve, un sens de la phrase, du rythme, de l’image, et de l’intrigue ! que n’atteignit sans doute jamais la trépidante Gyp.

Un tour sur Wikipedia révèle que la dame était d’un nationalisme et d’un antisémitisme débridés - ça se faisait, certes, à l’époque – même si elle recevait semble-t-il Proust, mais surtout qu’elle a été mêlée à une sombre histoire de persécution de Mirbeau, dont elle aurait jalousé la maîtresse Alice Regnault. Mirbeau qui rangeait Gyp dans les auteurs irrespirables :

« Quand, sur une route, je rencontre une ordure étalée, je l’évite ; quand je vois certains noms en tête de certains livres, je passe en me bouchant le nez : M. Catulle Mendès, (…) Mme de Martel (c’est Gyp) (..) ont le don de me faire prendre la fuite ».

Vitriolage, jalousie, procès, écrouelles… il est question de tout cela dans l’affaire Gyp-Mirbeau. Si c’est très romanesque, c’est en effet, aussi, très nauséabond. Désormais, nous passerons au large.