
Convolvulus rouvre ! Avec une nouvelle adresse, après avoir été fermé sans crier gare par le rectorat d’Amiens qui l’hébergeait depuis son ouverture en 2007 puis sa longue dormance, à quelques rares billets près, depuis 2014. Je remercie chaleureusement mon fils Pierre qui a consacré beaucoup de temps et d’énergie à récupérer l’ensemble des billets (587) et à donner au nouveau site une ergonomie pratique et agréable à regarder1. Le liseron est une plante de longue dormance, capable de regermer après dix ans, voire plus - la preuve. Il fleurit rose (liseron des champs) juste devant mon seuil, il fleurit blanc (liseron des haies) sur les lauriers de mon voisin. En ces temps de sécheresse, il est parmi les seuls à offrir aux abeilles et autres papillons de quoi butiner. Mauvaise herbe, vraiment ?
“C’est en lisant qu’on devient liseron”. Je me souviens avoir forgé, pour moi-même, il y a bien longtemps, lors de mon année de 2de au lycée Montgrand de Marseille, ce proverbe détourné. Mais j’avais été précédée. Le premier billet, du 27 avril 2007, l’attribue à Queneau, on prête aux riches. Mais c’est une erreur, ici rectifiée. Le poème “Imageries” que conclut cet adage est de Maurice Fombeure, dans le recueil de 1942 A dos d’oiseau.
Pour célébrer donc la renaissance de Convolvulus, un poème anglais, “Misalliance”, qui avait été déposé en 2009 en commentaire à mon premier billet par Bernard Hoepffner. J’ignorais alors qu’il était un traducteur passionné et éclectique, salué par sa profession. J’ai eu l’idée tout à l’heure, en remettant le texte en forme, de le rechercher sur google, pour découvrir avec désolation qu’il était décédé en mai 2017, emporté par une violente vague alors qu’il cheminait sur un sentier de bord de mer au Pays de Galles. Que ce poème qu’il m’avait alors offert salue ici sa mémoire:
Misalliance
The fragrant Honeysuckle spirals clockwise to the sun
And many other creepers do the same.
But some climb counterclockwise: the Bindweed does, for one
Or Convolvulus, to give her proper name.
Rooted on either side of a door, one of each species grew,
And raced towards the window-ledge above,
Each corkscrewed to the lintel in the only way it knew
Where they stopped, touchеd tendrils, smiled, and fell in lovе.
Mésalliance
La spirale du Chèvrefeuille s'enroule dans le sens des aiguilles d'une montre, vers le soleil
Ainsi que tant d'autres plantes grimpantes.
Pourtant quelques-unes grimpent en sens contraire, la Liseron par exemple
Ou Convolvulus, pour lui donner son nom latin.
Enracinés de part et d'autre d'une porte, deux plantes - une de chaque espèce -
S'élançaient vers un appui de fenêtre plus haut.
Ces deux tire-bouchons qui ne connaissaient que l'instinct de leur propre espèce
Au contact de leurs vrilles, sourirent, tendresse immédiate, s'arrêtèrent au linteau.
Said the right-handed Honeysuckle to the left-handed Bindweed
“ Oh, let us get married ! If our parents don’t mind, we’d
Be loving and inseparable, inextricably entwined, we’d
Live happily ever after,” said the Honeysuckle to the Bindweed.
To the honeysuckle’s parents it came as a shock
“The bindweeds,” they cried, “are inferior stock !
They’re uncultivated, of breeding bereft :
We twine to the right and they twine to the left.”
Conta le Chèvrefeuille droitier au Liseron gaucher :
“Oh, marions-nous, sans l'accord de nos parents,
Amants inséparables,
Un bonheur ineffable
Quand ensemble nous vivrons.”
Conta le Chèvrefeuille à la Liseron.
“ Une Liseron pour femme, mais ce n'est pas coutume
Chez nous les Chèvrefeuilles, ils sont de souche commune,
Sans la moindre culture, leurs manières sont gauches
Et nous vrillons à droite, par trop une débauche.”
Said the counterclockwise Bindweed to the clockwise Honeysuckle :
“ We'd better start saving -- many a mickle maks a muckle,
Then run away for a honeymoon and hope that our luck’ll
Take a turn for the better, ” said the Bindweed to the Honeysuckle.
Dit la Liseron sens inverse
Au Chèvrefeuille aiguilles d'une montre:
“Économisons, en cas d'averse
Un franc plus un franc, on démontre,
Font deux francs, pour la lune de miel.
Échappons, je crois que le ciel
Ne voudra pas nous mettre en deuil.”
Dit la Liseron au Chèvrefeuille.
A bee who was passing remarked to them then
“ I've said it before and I’ll say it again:
Consider your offshoots, if offshoots there be :
They’ll never receive any blessing from me !
Poor little sucker, how will it learn
When it is climbing, which way to turn?
Right, left, what a disgrace !
Or it may go straight up and fall flat on its face ! ”
Une abeille qui passait leur fit cette remarque
“ Je l'avais déjà dit et le dirai encore,
Vos rejetons, s’il y en a qui débarquent,
Ne seront pas bénis,
Je ne suis pas d'accord.
Votre pauvre surgeon, mais comment est-ce qu’il f’ra
Pour grimper sur les murs, en voilà des beaux draps.
A droite — à gauche, où ira-t-il, il s’ra tout seul,
Et montera tout droit pour se casser la gueule.”
Said the right-hand-thread honeysuckle to the left-hand-thread bindweed
“ It seems that against us all fate has combined
Oh my darling, oh my darling, oh my darling Colombine
Thou art lost and gone forever. We shall never intertwine. ”
Le Chèvrefeuille au pas de vis à droite
Dit au liseron fileté à gauche :
“ Un affreux destin contre nous s'emboîte,
Oh mon amour, mon amour, c’est trop moche,
Oh mon amour, mon amour, Colombine
Nous sommes perdus, jamais je ne t’aurai,
Tout contre moi je n’verrai pas ta mine.”
Together they found them the very next day:
They had pulled up their roots and just shrivelled away
Deprived of that freedom for which we must fight
To veer to the left or to veer to the right !
Ensemble on les trouva, le matin qui suivait.
Les racines arrachées, mais leurs vrilles se lovaient,
Sans cette liberté, il vaut mieux qu'on nous fauche :
Pouvoir tourner à droite, pouvoir tourner à gauche.
Traduction française, Bernard Hœpffner)
Il appert que ledit poème avait pour auteur un certain Michael Flanders, acteur anglais célébrissime après guerre et dans les années 60 et 70 pour son tandem avec Donald Swann, dans un spectacle nommé At the Drop of a Hat, puis At the Drop of Another Hat, des duos fantaisistes virtuoses, parlés, chantés et accompagnés de musique qui, pour donner une idée, évoquent un peu Les Frères Jacques. Voici donc une captation de ce “Misalliance”, sorte de variation lointaine, en mode mauvaises herbes - une liseron et un chèvrefeuille -, de celle de Philémon et Baucis.
D’un poème anglais à son traducteur puis à son auteur, le liseron jette ses vrilles pour relier, selon sa fantaisie vagabonde, des sujets ignorés, inattendus, et toujours littéraires.
- Il reste pas mal de réglages à faire, photos disparues et autres corrections, qui viendront au fur et à mesure de mes propres relectures. ↩
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