“ Nous ne sommes que des vaisseaux par lesquels circulent des identités, songe Esme : on nous transmet des traits, des gestes, des habitudes, et nous les transmettons à notre tour. Rien ne nous appartient en propre. Nous venons au monde en tant qu’anagrammes de nos ancêtres.”
Il y a dans ma bibliothèque - dans ce qui, de ma bibliothèque, est sorti des cartons - des livres que je n’ai pas lus, que je n’ai même pas achetés. Comment y sont-ils arrivés, offerts et oubliés ou tout simplement issus du fonds de livres de mon compagnon ? Toujours est-il qu’en quête d’un roman pas trop épais, je suis tombée hier soir sur L'Étrange disparition d’Esme Lennox, de Maggie O’Farrell, un 10-18 de 220 pages, parfait pour le format.
En effet. Lu d’un trait, des petites aubes à la fin de la matinée, avec l’allégresse et cette sorte de frisson électrique que j’éprouve toujours lorsque je tombe sur un roman selon mon cœur : belle histoire, belle écriture, belle construction - les trois sans aucun doute réunis dans celui-ci.

On entre dès les premières lignes dans la psyché d’une femme enfermée, qui observe un paysage désolé à travers un grillage dont les carrés “font deux ongles de pouce de côté, très exactement” - et d’emblée le pouvoir suggestif de l’image frappe, comme toutes celles qui placent ce récit sous le signe des sensations physiques, de l’éprouvé du corps : les sons transcrits sous forme d’onomatopées, la corde à sauter et les pieds d’une fillette qui frappent le sol “clac, fff, clac, fff”, les parfums, les saveurs, le toucher - une lettre que des doigts d’aujourd’hui identifient comme tapée à la machine, parce que l’on en sent l’impression dans le papier de l’enveloppe -, les notations visuelles, un chemin poudré de mimosa où s'impriment des traces de pieds d'enfant...
Le fil des pensées de la femme fait reculer insensiblement le lecteur (la lectrice, en l’occurrence, mais pas la.le ? lecteur.ice, seigneur ! quel monstre d’article forger pour ce monstre de mot censé donner à qui l’emploie une caution morale de féminisme ?) fait donc reculer la lectrice dans un passé toujours plus lointain, jusqu’en Inde entre deux guerres où, petite fille rétive aux contraintes et aux apprentissages scolaires, Esme observe avec acuité les adultes, leurs rituels, leur indifférence ou leur incompréhension radicale de ce qu’est le monde intérieur des enfants, avant le drame qui les rapatriera, elle, sa sœur Kitty et leurs parents, en Écosse. C’est là qu’elle entre dans l’adolescence et sa gaucherie, sa vivacité et sa sincérité ne vont pas améliorer ses relations avec la famille ni avec la société.
C’est donc elle, Esme, que l’on rencontre sous son prénom administratif d’Euphemia, “un prénom qui s’éternue”, par les yeux d’Iris, sa petite-nièce, l’autre personnage féminin central, dans un asile psychiatrique en voie de fermeture, à la lisière d’Édimbourg. Iris ignorait tout de cette parente pourtant proche, et que peut-elle en apprendre de Kitty, sa grand-mère, désormais enfermée dans la maladie d’Alzheimer ? Interrogée, celle-ci laisse affleurer dans des monologues fragmentés des îlots de récit familial, qui ne font pas sens pour Iris, mais construisent peu à peu pour le lecteur attentif une complexe histoire de femmes emprisonnées dans les interdits et les tabous de leur éducation post-victorienne, et gare à qui envisage de s’en affranchir !
Il serait injuste de ne parler que d’Esme, puisque le roman se construit sur sa rencontre avec Iris. De boulet surgi à l’improviste dans sa vie de jeune femme émancipée, mais solitaire, Esme devient la pierre d’angle d’un réexamen complet de la tradition familiale comme du sens à donner à son existence, aujourd’hui, dans sa boutique d’Édimbourg, entre son frère d’adoption, d’élection, et son amant. Iris est passionnée de tissus, de vêtements, d’accessoires anciens, robes, gants, chaussures, objets de la vie intime et quotidienne qui, d’un récit à l’autre, tissent un subtil réseau d’échos entre les vies des héroïnes.
Les romans familiaux fondés sur des allers-retours entre passé et présent, grande et petite histoire sont légion. Ils abusent souvent du procédé qui consiste au fil des chapitres à donner la date à laquelle correspond le pan de récit concerné. Rien de tel, ici, où de psyché à psyché et d’un monologue intérieur l’autre, dans une savante construction, les secrets de la famille Lennox, puis Lockard, se font jour, sur fond de vies ruinées par les non-dits, jusqu’à l’ultime péripétie.
(Le lecteur devinera, à voir la Nature morte à Maggie O'Farrell ci-dessus, que j'ai entrepris une de ces séries de lectures monomaniaques dont certains auteurs déclenchent en moi l’irrésistible pulsion.)
0 commentaire
Aucun commentaire pour le moment.
Vous pouvez vous inscrire gratuitement pour laisser un commentaire ou recevoir nos prochains articles.