Autre cohorte, celle des hommes de loi, MM. Slow et Bideawhile (‘Lent’ et ‘Un moment’), Gumption (‘Débrouille’), Gazebee (‘Bâille-aux-abeilles’ ?), Haphazard et Neversaye Die (‘Au-hasard’ et ‘Ne-pas-désespérer’). J’en oublie, mais on voit que Trollope n’a pas lésiné sur l’épigramme. Sauf que l’imbroglio juridique n’en est pas vraiment un (et l’auteur se dédouane des éventuelles critiques en proposant à ses confrères de salarier un conseil juridique en intrigues romanesques), et que la digne et honorable figure du docteur perd en profondeur à être à la croisée des intrigues sentimentale et sociale d’une part, et juridique de l’autre.

Quoi qu’il en soit, il y a, outre le docteur (un bon docteur, médecin de famille qui sonde les corps et les cœurs, et fabrique lui-même ses remèdes pour le plus grand scandale de ses confrères chics), et dont les allées et venues à pied, à cheval, en voiture attelée ou en train sont en quelque sorte la navette qui entrelace les fils de cette tapisserie provinciale, quelques charmantes jeunes filles, une belle figure de femme libre (mes préférées chez Trollope), et un jeune héros en proie aux incertitudes et aux certitudes de l’amour naissant, et autour duquel s’organise toute l’intrigue : Frank Gresham, dont le patronyme dit le conflit qui est le sien entre franchise (son prénom) et feinte (sham), celle imposée par l’univers éminemment aristocratique auquel appartient sa mère, lady Arabella née de Courcy. Épousera-t-il son amour d’enfance, la délicieuse Mary Thorne, nièce bâtarde du docteur - une fameuse épine (thorn) plantée dans le cœur de mère de lady Arabella -, ou « une fortune » ? L’expression revient de façon lancinante au long des conversations et débats interminables initiés par la hautaine cousine de Courcy autour du morcellement des terres de Greshamsbury et de la situation matrimoniale à venir de Frank. Lequel a bien des frères en intermittences du cœur masculin chez Trollope (Phinéas Finn ou un autre Frank, Greystock, le cousin de Lizzie dans Les Diamants Eustace, ou encore le Fred Neville d’Œil pour œil), et Mary des sœurs en instabilité sociale, découverte éperdue de l’amour, et sentiment aigu de leur dignité d’êtres humains. Ces deux-là sont faits l’un pour l’autre, et l’on prend plaisir à s’émouvoir de leur aventure, même si le happy end se flaire de trop loin, au détriment de la part d’intrigue dévolue aux pittoresques Scatcherd père, mère, et fils. Il y a aussi de belles scènes d’amitié, masculine et féminine, et surtout un passionnant tableau de la complexe société victorienne en pleine mutation, qui voit couronner baronnet un ex-repris de justice, et laisse bien plus que dans l’univers de Balzac bouger les lignes entre les différents mondes. Médecin de campagne à l’anglaise, le docteur Thorne est un intéressant personnage d’humaniste, encore célibataire à la fin de l’intrigue, ce qui obligera les lecteurs à attendre la parution de la suite, Le Presbytère de Farmley. Attendons, en goûtant du regard la transparence de l’étole à larges bandes de soie bleue de la jeune personne au visage figé qui illustre la couverture du roman chez Fayard : Arthur Hugues, April Love, 1856, à la Tate Gallery.

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