Quoi qu’il en soit c’est donc John Bold qui est à l’origine d’une campagne de presse bientôt nationale, menée par le prestigieux quotidien Jupiter (le Times), contre les abus de pouvoir et autres détournements de fonds de l’Eglise anglicane. Le regard porté par l’auteur sur la bonne conscience de la presse, et sur la façon dont elle s’érige en substitut de toutes les instances politiques légitimes du pays, est aigu, et la charge virulente.

L’une des caractéristiques les plus intéressantes du roman, sa visée polémique, est donc aussi l’une de ses faiblesses : un chapitre entier, le chapitre XV, est consacré au Dr Pessimist Anticant et à son collègue Mr. Sentiment. Il s’agit d’une très amusante satire mâtinée de pastiche de deux auteurs majeurs de l’Angleterre victorienne et donc collègues de Trollope, Thomas Carlyle – que je ne connais guère que de nom – et …. Dickens ! quelle que soit l’affection que je porte à ce dernier, les critiques à lui adressées par Trollope ne manquent ni d’acuité, ni de justesse, et portent sur le rôle de l’écrivain dans la société. La toute puissance du sentimentalisme comme force de réforme sociale… en sommes-nous indemnes aujourd’hui ?

Chapitre brillant certes, mais par trop doctrinal. En tout cas, trop visiblement greffé dans le fil du roman comme un manifeste littéraire et moral, une excroissance théorique où se fait seule entendre la voix de l’auteur, au détriment du tressage avec l’intrigue.

Tel n’est pourtant pas l’intérêt majeur de l’ouvrage, très plaisant à lire, même l’on en connaît déjà l’issue. C’est, au-delà des mécanismes de la campagne de presse, le portrait d’un homme de bien, doux et faible, mais entêté dans ses décisions, et le récit du cheminement de sa pensée du bon droit à la conscience douloureuse. Le chapitre XVI, qui conte son errance physique et mentale d’une journée dans un Londres qui lui est tout sauf familier, est un moment d’anthologie.

Entre Barchester et Londres, entre famille et société, entre débats officiels et tribunal intérieur, le roman mène son médiocre mais émouvant héros de la prospérité satisfaite au dénuement accepté. Les pensionnaires de la maison de retraite Hiram ne gagneront rien à sa défaite assumée, bien au contraire. Au-delà de la satire et de l’intrigue sentimentale qui conduit à un happy end partiel, Le Directeur est un roman assez sombre et désabusé, où Trollope porte sur la nature humaine un regard philosophe, mais sans illusion.