“Vilain coulis d’emplâtre”, “chiffon ramassé dans les latrines”, “vieux manche de gigot”, “bouquet sans queue”, “visage sans viande”, “enseigne de cimetière”, “sac à vin”, “marionnette de Grève”, “va te faire récurer chez les Capucins”, “visage à faire des culs”, “vieille volaille”, “gueuse à crapauds”, “cadavre à moitié démoli”, “vilain moule à singe”, “cousin d’mon chien”, “viande à faire de la pâtée”… J’ai toujours adoré l’art injustement décrié des injures, auquel nous avions consacré, avec Les Liserons, un moment de notre émission L’Art du bref, sur Radio Campus Amiens.

La volée d’insultes citée en ouverture, je l’ai découverte dans un joli livre à la couverture vieux rose, illustrée d’une gravure ancienne représentant une étreinte de Des Grieux et de Manon Lescaut, et intitulée La Picardie charnelle, d’Élise Sultan-Villet, dernière publication des Éditions de la Librairie du Labyrinthe sises à Amiens. En 37 brefs chapitres, l’ouvrage fait découvrir aux lecteurs, de la Vénus de Renancourt à Michou la vedette de cabaret, les autrices, auteurs, artistes qui, de la Picardie à l’extrême nord de la France, ont cultivé les muses érotique ou scatologique, et célébré les plaisirs des corps. Spécialiste de la philosophie libertine, l’autrice y évoque, outre Choderlos de Laclos, né à Amiens et à peine honoré d’un triste square du côté de Saint Acheul - désinvolture à l’égard d’un des plus grands romanciers de langue française partiellement rachetée par le nom d’un excellent fleuriste installé rue Saint Leu et celui d’un amphi à la Citadelle - outre Laclos donc, des créateurs et créatrices connus ou moins connus comme Jean Bodel, Voiture, Saint Just, Béranger, Clovis Trouille ou Violette Leduc et Albertine Sarrazin. On y découvre un Jules Verne porté à la scatologie, ou un Mac Orlan pornographe, dont j’ignorais tout. Signalons néanmoins au passage que si le mot “Sadinet” peut évoquer Sade, c’est aussi un terme médiéval, issu de l’adjectif “sade” justement, qui signifie “doux, agréable” (on le trouve encore chez Apollinaire, dans le poème des Calligrammes “Refus de la colombe”), et dont la langue garde la trace dans son strict antonyme, “maussade”. Sadinet, adjectif, signifie “doux, gracieux, délicat”, et on le trouve, comme substantif, chez Villon : “ce sadinet /Assis sur grosses fermes cuisses,/Dedans son petit jardinet” (“Regrets de la belle Heaulmière”) où il désigne le plus intime recoin de la féminité.

Parmi tout ce petit monde, faisons un sort à Jean-Joseph Vadé, né à Ham en 1720, mort à Paris à 37 ans, auteur du bouquet coloré d’insultes cité en ouverture. On l’appelait “Le Corneille de la Halle”, et il est à l’origine du genre poissard, qui porta sur la scène littéraire et fit connaître dans les salons parisiens la verdeur de la langue du petit peuple des foires et des marchés, et selon les termes de Jehan Rictus, leur talent pour “l’engueulade”, comme une sorte de rituel cathartique et tapageur. Son œuvre majeure - sur laquelle je n’ai pas encore réussi à mettre la main ou l’œil, mais ma quête est très récente - est La Pipe cassée, sous-titrée poème épitragipoissardihéroïcomique, forgerie burlesque et tour de force littéraire qui est en soi une source de réjouissance.

Brocardé par Voltaire, qui le traitait de “polisson”, lui reprochait semble-t-il d’avoir donné à Louis XV son surnom de “bien-aimé” et surtout d’être apprécié de son ennemi irréconciliable Fréron, sans rechigner pourtant à s'approprier son patronyme sinon son prénom pour signer diverses œuvrettes telles que Les Contes de Guillaume Vadé, Vadé est décrit par l’un de ses amis comme “un galant homme qui a des mœurs et de l’honnêteté”. Saluons sa physionomie franche et ouverte (source wikipedia), et la façon dont il a fait de la langue verte et des ses locuteurs un sujet et un objet littéraires à part entière. Il n’est pas anodin d’associer l’injure à l’héroïsme, fût-il comique, aussi bien l’Iliade s’ouvre-t-elle par un échange de noms d’oiseaux entre Achille et Agamemnon. Aujourd’hui où les invectives les plus basses et les plus anonymes font florès sur la toile, peut-être serait-il bon de revenir à la source jaillissante des œuvres de Jean-Joseph Vadé - si l’on peut mettre la main dessus... Sinon, il y a toujours le Tampographe, qui perpétue le genre avec une incontestable inventivité.

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