Un jour, il vint beaucoup de monde chez nous. Les hommes entraient comme dans une église, et les femmes faisaient le signe de la croix en sortant.Je reçois encore aujourd'hui - à la suite de quelle manipulation informatique ? - la niouzletter de la revue Marie-Claire, fondée en 1937 et respectablement âgée de 89 ans. Qui sait qu'elle doit ce prénom désormais désuet au succès mondial d'un petit roman de 258 pages publié en 1910, avec une préface sans flaflas mais très élogieuse d'Octave Mirbeau donc, excusez du peu.
Incontinent couronné du prix La Vie Heureuse (fondé en 1904, futur Fémina), tiré à 100 000 exemplaires, traduit dans de nombreuses langues dont, me semble-t-il, l'espéranto, Marie-Claire avait pour autrice Marguerite Audoux, née Donquichote, qui avait adopté le nom de sa mère. Élevée à l'orphelinat de Bourges, puis placée comme fille de ferme, enfin émigrée à Paris, où elle était devenue couturière, elle avait découvert la passion de lire, à la volée, clandestinement, dans Les Aventures de Télémaque, trouvé dans le grenier de la ferme.
C'est à sa nièce Yvonne, qu'elle hébergeait et dont elle ignorait qu'elle se prostituât, qu'elle a dû la rencontre de l'apprenti-écrivain Michel Yell, qui lui fit rencontrer Charles-Louis Philippe, Léon-Paul Fargue, Valéry Larbaud, Francis Jourdain, Gide...
Comment fus-je conduit, si ce n’est par une de ces secrètes ruses du destin, à frapper, au cours de l’été 1900 à la porte de celle qui s’ignorant elle-même autant qu’elle était ignorée du monde à cette époque, devait l’étonner par un message attendu de tant de cœurs simples, de tant de cœurs purs, un livre neuf, unique, Marie-Claire. Marguerite Audoux était assise devant sa machine à coudre. Comme tous ceux qui la voyaient pour la première fois, je fus saisi par la gravité de son visage, un air de réserve sévère, une évidente fierté que démentait l’accueil du regard. D’un azur indéfinissable, les yeux ne reflétaient que la bonté, répandaient autour d’elle leur lumière. Elle me parla de son métier, de sa solitude, des livres qu’elle aimait. Je fus surpris de trouver chez cette ouvrière un goût si sûr, un sens critique si avisé.
écrivit plus tard Michel Yell, qui devint son compagnon pour une dizaine d'années. Autour d'eux se constitua avec les écrivains sus-mentionnés (pas Gide) une sorte de cercle littéraire des dimanches, "La bande de Carnétin", un bourg de Seine-et-Marne où ils se réunissaient pour travailler à leurs œuvres (pas trop) loin de Paris.
Marie-Claire est donc le récit, en trois parties et par bref chapitres réduits parfois à quelques lignes, de la vie d'une fillette devenue adolescente entre les religieuses et les pensionnaires de l'orphelinat de Bourges, ensuite placée comme bergère à la ferme de Villevieille, en Sologne, auprès de Maître Sylvain et de son épouse Pauline, puis de leurs successeurs M. et Mme Alphonse-obsédée-par-ses-piles-de-linge, avant de revenir brièvement à l'orphelinat.
C'est un roman autobiographique, où une voix menue et discrète fait entendre le récit sobre, parfois comme indifférent, parfois modestement lyrique des moments fondateurs de la vie de l'héroïne. Tout est filtré à travers le regard de l'enfant, qui, bien souvent, ne comprend pas ce qu'elle vit ou éprouve - au lecteur de tirer ses conclusions. Il y a des images saisissantes : je remarquai que
ses yeux ne brillaient plus du tout. Ils me
faisaient penser à un arc-en-ciel presque
fondu.
Un chœur de voix, aussi, décrites ou parlées, qui définissent les personnages, comme celle de Colette :
Je suivais la messe d’après les chants. La voix de Colette monta tout à coup ; elle était forte et pure ; elle s’élargit, couvrit les sons de l’harmonium, domina tout, puis elle s’envola par-dessus les tilleuls, par-dessus les maisons, plus haut que le clocher.
J’en ressentis un grand frisson, et quand la voix redescendit un peu tremblante, quand elle fut rentrée dans l’église et étouffée par les sons de l’harmonium, je me mis à pleurer avec des hoquets, comme une toute petite fille. Puis la voix pointue de Madeleine perça de nouveau, et je balayais à grands coups, comme si mon balai devait effacer cette voix qui m’était si désagréable.
ou encore :
J’allai m’asseoir assez loin d’elle ; et d’entendre sa plainte si profonde, je me mis à sangloter aussi, en cachant ma figure dans mes mains. Mais cela ne dura pas longtemps, et je sentis bien que je n’avais pas de chagrin. Je fis même des efforts pour pleurer, mais il me fut impossible de continuer à verser une seule larme. J’avais un peu honte de moi parce que je croyais qu’on devait pleurer quand quelqu’un mourait ; et je n’osais pas découvrir mon visage dans la crainte que sœur Marie-Aimée crût que j’avais mauvais cœur.
Maintenant, je l’écoutais pleurer. Ses longues plaintes me rappelaient le vent d’hiver dans la grande cheminée. Cela montait et descendait comme si elle eût voulu composer une sorte de chant ; puis cela se heurtait, se cassait, et finissait en notes basses et tremblées.
Monde étriqué et mesquin des couvents, où l'on rencontre cependant des personnages plein de bonté, ambiguïté des sentiments et des émotions, éducation fondée sur la morale et la contrainte, univers de la campagne avec ses maîtres, ses bergers, ses bûcherons, ses arbres, ses moutons et ses vaches, ses loups, le passage des saisons (il y a de très belles évocations de la neige), Marie-Claire conte avec une intensité sans fioritures, si vivante ! les étapes d'un roman d'éducation, toutes vibrantes de vie et d'attention au monde. Un art d'écrire oral et pourtant élégant, sobre, naturel sans aucune affectation de naturalisme, intense et populaire. Il serait dommage que ce livre désormais oublié le reste, et fasse mentir le propos de Mirbeau, son illustre parrain.
Pour compléter, un lien sur Le Matrimoine, et une biographie qui vient, heureuse coïncidence, de sortir.
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