C’est toujours admirablement analysé. Très écrit, élégant, subtil. Extraordinairement intelligent. Plein d’observations justes dans lesquelles on se retrouve. Pourquoi alors suis-je toujours habitée par une sorte de réticence à la lecture de Zweig (mes lectures les plus classiques sont déjà très anciennes, comme La Confusion des sentiments ou le Fouché, mais j’ai un même souvenir de défiance). À cause d’une forme trop classique pour la modernité du propos ? d’une construction répétitive ? (il n’y a pas dans Le Voyage dans le passé, c’est rare, de récit enchâssé, cette construction quasi systématique des nouvelles brèves ou longues que j’ai lues récemment). De l’aspect obsédant de ces passions monomaniaques qui habitent personnages masculins et féminins jusqu’à la mort ? du noir pessimisme qui sourd de cet univers ? Sans doute. L’homme (et la femme) de Zweig sont des êtres de ténèbres, et le contexte politique (montée d’un nationalisme très revendicatif qui annonce le nazisme) qui submerge les retrouvailles de Louis et de la dame de ses pensées n’incite pas à l’euphorie. L’horizon, extérieur et intérieur, est bouché. La rencontre des cœurs est illusoire, celle des corps est un leurre. Et puis ce Voyage est trop explicitement l’expansion de souvenirs littéraires qui affleurent de façon trop visible. Quant à la fin, suspendue au seuil de la chambre, elle donne, plus que le sentiment de l’inaccompli, celle de « l’inabouti ». Ce qui explique, peut-être, que le texte ait connu un destin éditorial incertain. En attendant, citons Verlaine, dont la nouvelle restitue inexactement les vers, et sans le rythme des décasyllabes familiers, ultime boiterie d'une lecture déconcertée.

Colloque sentimental

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

- Te souvient-il de notre extase ancienne?
- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

- Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? - Non.

Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.

- Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !
- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
Les Fêtes galantes (1869)