C’est une perle de roman. Très scénique, très enlevé, très composé. Dirigé de main de main de maître par un romancier omniscient mais discret, et toujours tellement doué de bienveillance pour ses créatures que même Augustus Melmotte échappe à un jugement entièrement négatif (mais pas Sir Felix Carbury. Celui-là, irrécupérable). D’où des interventions, toujours mesurées, au détour d’une phrase ou d’un paragraphe, pour accompagner son lecteur dans la découverte de son monde et de ses personnages, car, j’en suis sûre désormais, Trollope croyait dur comme fer à la vertu éducatrice du roman, sans jamais le rendre idéologique ni démonstratif.

          Les figures de femmes, jeunes et moins jeunes, sont merveilleuses. Il y a des Anglaises, lady Carbury et sa fille à marier, Henrietta (Hetta), la jeune paysanne Ruby Ruggles qui n’a pas froid aux yeux, sans parler de l’imbuvable et arrogante Georgiana Longestaffe, que l’on ne peut pourtant s’empêcher de plaindre parfois, et une Américaine, Mrs Hurtle, dangereuse « tigresse » aux yeux de son fiancé timoré qu’elle est venue retrouver du bout du monde, ou à ceux du très respectable Sir Roger Carbury. Très belle, et nuancée, figure de femme libre, elle est, je crois, ma préférée. Et puis il y a Marie Melmotte, qui acquiert insensiblement autorité, liberté, dignité, et séduction, comme le découvre presque malgré lui l’un des ses soupirants, Lord Nidderdale, moins nul au fil du roman qu’il ne le semblait au début. Il y a des gentlemen, dont le modèle absolu est Roger Carbury, le cousin de Félix et Hetta, quadragénaire venu tard à l’amour, mais auquel n’a rien à envier le banquier juif Ezechiel Breghert, éphémère prétendant de Georgiana. Il y a aussi une belle galerie de parasites et de mufles, et pas moins que l’Empereur de Chine soi-même, quoique muet, star d’une réception à tout casser qui occupe quelques chapitres du roman. Il y a une femme de chambre nommée Didon et ce merveilleux amoureux rustique qu’est John Crumb le bien-nommé. Il y a des billets sentimentaux ou à ordre, des lettres d’affaires et d’amour, des articles littéraires et politiques, des monologues intérieurs et de très nombreux dialogues. Il y a des clins d’œil divers au contexte politique, aux ennemis conservateurs de l'auteur – et les notes de fin de texte sont très bien faites, comme la traduction, d'Alain Jumeau, fluide et réussie -, et même à son invention de la boîte-aux-lettres, la rouge et si typique boîte-aux-lettres anglaise, que Trollope soi-même imposa ! Il y a de quoi se perdre pendant tout un week end et au-delà, et pour vous qui n’avez pas encore lu The Way We Live Now, en français ou en anglais, la perspective d’un voyage romanesque particulièrement captivant, particulièrement savoureux. De ceux qui emportent, qui font vibrer, sourire, et réfléchir.

Et merci à Jérémy pour m'avoir photographié, in situ, une de ces fameuses boîtes-aux-lettres !