J’ai attrapé Jude l’Obscur sur les rayons de la bibliothèque avant d’aller prendre un train. Ce vieux livre de poche lu il y a des dizaines d’années à présent, et qui m’avait laissé une impression si vivace que des scènes entières m’en étaient restées. Avec sa couverture mauve sur jaune, et la silhouette de Sue comme émanant du buste, et de la pensée de Jude, ça me fait penser à un tableau (une gravure ?) de Munch intitulée Obsession. (Recherche faite, cette gravure n’existe pas ( !) Du moins pas dans ma quasi unique référence, la monographie consacrée au peintre par Jean Selz chez Flammarion, ni ailleurs sur la toile. Même si nombre d’autres œuvres expriment, sous d’autres titres, cette possession de la psyché masculine par la Femme, comme Attraction, puis Libération, Jalousie, Cendres, ou le magnifique Couple d’amants dans les ondes.)

A la relecture, dans les intervalles de veille laissées par une violente fièvre, c’est un très étrange roman, en particulier dans sa construction, comme, aussi, sans doute, dans son propos.

C’est l’histoire de… l’ambition universitaire ratée de Jude, fils du peuple trop ambitieux pour son époque ? de l’amour idéal, quasi « androgynique » de Jude et Sue, les cousins retrouvés, confronté aux préjugés sociaux et sexuels de l’Angleterre victorienne ? de la lente déchéance de deux idéalistes mal mariés confrontés aux préjugés sociaux et etc… du naufrage d’un rêve de vie fondée en sincérité ? Tout cela sans doute, et bien d’autres choses encore. C’est surtout un roman d’idées, ce qui lui confère son côté bancal, parfois excessivement démonstratif ; tout ce que je déteste, habituellement, mais il y a dans les personnages une dimension humaine si profonde, si émouvante, que le roman résiste.

Il y a donc Jude, qui consacre toute son énergie et son imagination d’orphelin pensif à la conquête du savoir classique, lisant les auteurs grecs et latins fiévreusement, après en avoir potassé la grammaire dans de vieux ouvrages de récupération, jusqu’à la rencontre avec Arabella. Rencontre hardiment placée sous le signe du cochon, dont c’est sans doute l’une des glandes reproductrices – je n’ai pas de lumières particulières sur « cette partie caractéristique d’un verrat que les paysans emploient pour graisser leurs chaussures, car elle ne peut servir à rien d’autre » - qui sera le vecteur, sous forme de projectile, de leur rencontre. Tout est dit, et jamais rien d’autre ne liera ces deux jeunes gens qui vont devenir mari et femme que la sensualité la plus basse, le mensonge, le mépris réciproque de ce qui fait pour l’autre le sens de la vie.

Aux antipodes d’Arabella est Sue, Suzanne-Florence-Mary Bridehead, la cousine inconnue et rêvée, l’âme sœur, désirée et jamais vraiment atteinte ; jeune fille gracieuse, vive, à l’esprit caustique, voltairien, vivement anticonformiste, et à la sensibilité exacerbée, c’est elle qui guide d’abord Jude en dehors des idées reçues sociales et religieuses. C’est elle aussi qui suscite chez lui une rêverie où se mêlent désir sexuel et amour, d’autant plus vive que – mariage avec Arabella oblige – elle lui est interdite. Je n’aime pas raconter les romans que je commente, je suis absolument furieuse de la façon sans gêne dont les « critiques «  contemporains dévoilent à tout va sur les ondes ou au fil des colonnes les intrigues des œuvres qu’ils sont censés servir. Mais – que mes lecteurs /-trices me pardonnent - il est difficile de parler de Jude sans révéler que l’intrigue du roman tourne autour du couple reconstitué après double divorce par Jude et Sue. Couple placé sous le signe contradictoire d’une profonde tendresse et d’une fatalité familiale qui devrait – selon leur tante et unique famille – les éloigner à tout jamais de ce sacrement – de cette institution ? Doit-il aussi, - c’est un autre conflit entre Jude et sa compagne - les éloigner de toute sexualité ?

J’avais oublié la dimension parfois excessivement dialoguée, verbale – verbeuse - du texte. Où l’action progresse par à-coups « géographiques », après de longues plages statiques, suivies, en particulier à la fin, de brusques moments de paroxysme. Hélas pour le lecteur, si le personnage de Jude gagne au fil du roman, de ses souffrances et de ses échecs, en complexité, en compréhension du monde, de Sue et de lui-même, il n’en va pas de même de Sue, qui, au bout d’un moment, cesse d’être un personnage incarné pour devenir presque une rengaine, bavarde, puérile, incohérente, jusqu’à la terrible sixième partie, où on se demande ce qui lui prend, alors que leur vie est de plus en plus difficile et qu’ils ont eu maintes fois à s’exiler à cause des soupçons qu’ils inspiraient, ce qui lui prend donc d’avouer à leur hôtesse déjà réticente qu’ils ne sont pas mariés. La catastrophe, l’une des pires de mes souvenirs littéraires (avec une scène de Moravagine), ne se fera pas attendre, témoignant, au passage, de la part du romancier, d’une forme de cruauté tant à l’égard de son lecteur que de celui de ses personnages.

C’est donc un roman bizarre, que sa dimension philosophique manifeste alourdit, que sa visée tragique assombrit d’abord, avant de le plomber complètement – la fin est d’une noirceur d’autant plus intense que le dernier mot revient à l’affreuse, la pratique, la fausse Arabella.  Que son message social insistant dessert, ou simplifie. Et qui a conduit Thomas Hardy, après le scandale causé par sa publication, à renoncer définitivement à la forme romanesque pour se vouer, trente ans durant, à la seule poésie. Jude l’obscène, a-t-on dit, alors que - c’est l’une de ses faiblesses – rien, ou si peu,  de la sensualité qui unit Jude et Sue n’apparaît vraiment dans le texte, fût-ce sur un mode métaphorique, après leur premier baiser. Comme si le romancier s’était embarrassé dans son histoire, dans ses intentions, au détriment de l’intrigue dans sa construction et dans sa complexité. Car au-delà des tabous sociaux qui finiront pas avoir raison d’eux, Jude et Sue sont porteurs, en héros tragiques, d’un fatum familial transmis par des récits souvent meurtriers, par un paysage et une topographie écrasants et ironiques, par une relation à la lignée incarnée de façon terriblement allégorique par le personnage incroyable du « petit père Le Temps » - little father Time, j’ai vérifié – si sombre et soucieux, à la fois fils de Jude, de Sue, et, hélas, d’Arabella. Sorte de fantôme porteur de d’obscurités bien plus profondes que des causes sociales. C’est aussi ce que suggère la méditation sur le puits du jeune Jude, dans les tout premiers chapitres du roman. Puits profond, insondable, qui est la trace la plus ancienne et la plus authentique du passé du village. Ou la scène saisissante de la convocation des fantômes des lettrés dans Christminster en proie à la brume par Jude ivre, à la fin du roman.

Obscur, Jude l’est certes par ses origines, qui l’excluent de tout accès libre au savoir trop lié au pouvoir, et en font un bouc émissaire désigné à cause de ses errements matrimoniaux. Mais il l’est surtout, je crois, par ce qu’il porte en lui d’obscurité, d’un héritage de mort et de ténèbres à quoi son amour pour Sue, si élu, si rare soit-il, ne peut lui permettre d’échapper, puisqu’elle est aussi porteuse de la même noirceur. Tous deux sont à la fois ‘‘immémorialement’’ humains, et englués dans une époque qui leur interdit d’advenir, comme elle l’interdirait à la forme romanesque. C’est pourtant dans cette mélancolie sans espoir qui unit les deux héros, dans leur courage et leur crânerie, comme dans la cohorte de fantômes qui les accompagnent, que réside la force souterraine de ce terrible roman.