Le noir a gagné la salle. De profil, le visage de celui qui incarne Tertullien, quasi père de l’Église qui vécut au tournant des IIe et IIIe siècles, évoque le Sade sur fond d’incendie imaginé par Man Ray. Justement, voici que se déchaîne le finale : après l’évocation des plaisirs que réserve aux chrétiens le spectacle du monde et des textes sacrés, il dresse le tableau du Jugement dernier : Rois et puissants, philosophes embrochés de l’anus à la bouche au-dessus des flammes, tragédiens plus sincères dans leurs cris qu’il ne le furent jamais sur la scène, comédiens se contorsionnant pour échapper aux supplices, poètes élégiaques, tous voués à tout jamais et sans espoir de rémission ni de pardon à ce qui sera pour les vrais chrétiens le spectacle et la vengeance ultimes du martyre infligé à Jésus. C’est en latin, par quelques phrases du Liber de Carne Christi : « Et mortuus est Dei filius ; credibile est quia ineptum est. Et sepultus resurrexit; certum est quia impossibile », que se clôt cet austère et fiévreux moment de théâtre.

Je m’étais bien gardée de donner à mes élèves quelque information sur le spectacle que je les emmenais voir à l’issue d’une journée d’étude sur les Banquets à l’ENS de la rue d’Ulm. Levés entre quatre et cinq heures du matin, avant voyage en bus, sept heures d’ateliers et conférences, et trajet à pied jusqu’au Théâtre de Poche. La mise en voix par un comédien solitaire des propos écrits près de vingt siècles plus tôt par un imprécateur berbère contre les spectacles, je craignais que ça ne soit répulsif. Bien m’en a pris. Si quelques-uns, accablés par la fatigue et la chaleur, ont décroché, la plupart ont été subjugués par la voix, l’actualité du propos, la conviction passionnée de l’interprète avec lequel ils ont pu échanger d’abord pour un bref bord de scène, puis dans le foyer du théâtre. Subjugués aussi par la prouesse de qui fait d’une diatribe contre le théâtre un brillant moment de théâtre. Moment de rencontre entre un comédien aguerri et des jeunes gens, entre la lointaine antiquité chrétienne et notre aujourd’hui si incrédule, entre la langue latine et la langue française, car, il faut le dire, l’adaptation du De Spectaculis, elle aussi d’Hervé Briaux, entre rhétorique et incantation, est magnifique.

Jusqu'au 25 mars, et c'est dommage. Tertullien , mise en scène de Patrick Pineau, au Théâtre de Poche-Montparnasse