Plus loin,

« Si des études littéraires servent à quelque chose, c’est bien à appréhender le funeste. Par ailleurs, rien ne vaut une imagination débordante pour ébranler votre courage. J’ai lu le Journal d’Anne Frank, je suis devenu Anne Frank. Quant aux autres, ils pouvaient bien être remplis de terreur, courir se réfugier dans un coin, pris de sueurs froides, dès le danger passé, c’était comme si de rien n’était, ils se remettaient à trottiner le cœur léger. Et le cœur léger, ils avançaient dans la vie jusqu’à ce qu’ils se fassent aplatir, empoisonner ou briser la nuque par une barre de fer. Et moi qui leur ai survécu à tous, j’ai souffert mille morts. Pareil à un escargot, j’ai traversé la vie en laissant dans mon sillage une traînée luisante de peur. Après tout ce que j’ai vécu, ma mort, quand elle viendra, sera décevante. »

Et encore, cette amusante analogie :

« Parfois les livres étaient rangés sous le panneau correspondant à leur genre, mais il n’était pas rare qu’ils atterrissent un peu n’importe où ; au fur et à mesure que j’apprenais à connaître les humains, je me suis aperçu que les gens aimaient Pembroke Books justement à cause de ce capharnaüm. Ils ne venaient pas que pour faire de la gratte pour quelques livres. Ils venaient là pour se perdre dans les allées. Ils appelaient ça fouiner, mais leurs recherches s’apparentaient davantage à de l’excavation ou à de l’exploitation minière. J’étais toujours étonné qu’ils n’entrent pas équipés de pelles. Ils creusaient à mains nues, parfois jusqu’aux aisselles, dans l’espoir de déterrer un trésor, et lorsqu’ils extrayaient une pépite littéraire d’une montagne de déchets, ils étaient encore plus ravis que s’ils l’avaient trouvée et achetée directement après avoir franchi la porte. De ce point de vue, faire ses emplettes chez Pembroke ressemblait à la lecture : impossible de deviner ce que vous réserve la page suivante – l’étagère, le carton ou la pile d’à côté -, tout le plaisir tient dans la surprise. Le même principe régissait mes rapports aux tunnels – je ne savais jamais sur quoi j’allais tomber à la bifurcation suivante ou au fond d’un nouveau conduit. »

Saluons à son sujet la formule de Baricco, citée en quatrième de couverture : « Firmin, le rat que Walt Disney aurait inventé s’il avait été Borgès »… C’est chez Actes Sud, et ce livre « pour les adultes » est illustré de quelques images grisailleuses et brouillées comme l’univers de Firmin. Relent souriant d’enfance.