Le roman donc. Dans « La petite vermillon » de La Table Ronde, jolie variation sur les anciens «Livre de Poche». Dont la préface, très documentée, nous informe que l’adaptation cinématographique est d’une parfaite infidélité (c’est vrai), et que Julien Gracq prisait le roman au point d’en faire l’éloge dans La Littérature à l’estomac, et de le renouveler plusieurs décennies plus tard.

Il y a donc bien un château isolé au cœur des bois en plein Limousin, pendant la guerre (l’écriture du roman a donc été contemporaine de la fiction qu’elle élaborait, le roman est de 44), château peuplé de femmes (la mère, la fille, la tante, la soubrette), sous la protection, ou la menace, du rocher de Mont-Dragon, et où les hommes ne sont présents qu’à titre de satellites : M. de Boismesnil, le mari et père, est mort à la guerre (lointaine, la guerre, même quand elle est mentionnée comme proche et menaçante), l’oncle, marquis de La Guérillière – dont le patronyme évoque pour les cavaliers l’illustre écuyer La Guérinière - n’est là que pour introduire le héros, et le fidèle Gaston, si lié à la famille et aux chevaux soit-il, n’est qu’un domestique, être fruste et instinctif. C’est lui qui va chercher Georges Dormond à la gare et, et entre eux l’hostilité est immédiate. Personnage inquiétant, sorte de centaure auquel même les chevaux les plus indomptables ou les plus rétifs se soumettent incontinent, homme opaque et pervers, hostile, violemment hostile aux hommes, attentif et pourtant dépourvu de toute capacité à la sympathie, amoureux de la beauté des femmes, mais pour les soumettre, mufle autant qu’on peut l’être dans la vie sociale comme dans l’intimité, Dormond, loup dans la bergerie, dérègle en ses moindres rouages la dormante ordonnance de Mont-Dragon. Il séduit et réduit Germaine, et fait corps avec l’indomptable, l’in-montable Érèbe, tout en se laissant toucher par la grâce, la sensibilité et l’orgueil naturel de la jeune châtelaine, Marthe, qui l’a engagé pour faire tourner malgré la guerre le haras paternel. Entre l’écuyer corrupteur – qui laisse traîner à portée de curiosité et de sensualité les ouvrages libertins, avec gravures, de Laclos, Vivant-Denon ou Nerciat, et la figure ardente et noble de Marthe, le drame du roman se noue.

Dans l’obscurité des chambres, des couloirs ou des sous-bois de Mont-Dragon s’échauffent les passions étouffées, sensualité, érotisme, obsessions, haines, remords… Chef d’orchestre de cette cacophonie silencieuse, Dormond se heurte à la fierté, à l’intelligence, à la beauté et à la bonté de Marthe, écuyère talentueuse – quoique femme – et adversaire à sa mesure, la première, la seule.

C’est somptueusement écrit. D’un classicisme charnu, terrien, érudit, et pourtant sans affectation ni préciosité. Ancien Régime. Libertin, diablement, mais ni grossier ni pornographique. Non pas un exercice de style XVIIIe en plein XXe, mais, à travers le combat muet de Dormond et de Marthe, une passion de la beauté, de la grâce humaine et animale, de la chair, et des livres.