« Et il est dommage qu’existe un jour tel que la fête des Mères, dont l’initiatrice est morte le cœur brisé en voyant qu’elle lui avait été enlevée par les fleuristes, les confiseurs et les imprimeurs de cartes tape-à-l’œil accompagnées de minables rubans en rayonne dorée. Il n’y a peut-être pas d’autre fête - pas même Noël, dont les policiers affirment que c’est le jour où ils sont le plus sollicités pour intervenir dans des disputes familiales se soldant parfois par des coups de feu – qui nourrisse aussi fortement les sentiments de culpabilité, de solitude et de deuil. Alors qu’autrefois les gens mettaient tout simplement un œillet rouge si leur mère était en vie et en bonne forme, ou un œillet blanc si elle avait disparu, la Mère est à présent devenue une figure si terrifiante (ou du moins passe-t-elle pour l’être) qu’il faut l’apaiser par des cadeaux concrets. Il arrive que les cartes, les friandises ou les fleurs ne suffisent pas. Il arrive qu’on pousse une mère à devenir exigeante du seul fait qu’elle est mère, et elle a beau dire avec insistance qu’elle ne veut rien de ses enfants sinon leur amour, ses protestations n’ôtent pas à ceux-ci la conviction que les sentiments qu’elle éprouve vont tourner à l’aigre s’ils ne lui versent pas leur tribut en temps et en heure. En revanche, d’autres mères considèrent que leur progéniture doit périodiquement leur manifester sa reconnaissance par des cadeaux ou d’autres signes extérieurs, et elles n’arrivent pas à pardonner à leurs enfants lorsque ceux-ci, trop occupés à améliorer leur sort, en oublient les nombreux sacrifices qu’elle a consentis pour eux, ses larmes fréquentes, et toutes les nuits qu’elle passées à leur chevet quand la maladie ou la peur des monstres les tenait éveillés. Aucun croc de serpent, paraît-il, ne mord aussi profondément qu’un enfant ingrat, mais il est également vrai qu’aucun croc de serpent ne mord aussi profondément que bien des mères lorsqu’elles ne se trouvent pas appréciées à leur juste valeur. » (j’aurais dû recopier ce passage dimanche dernier ! ^^….).

C’est donc une histoire de mère(s), de figures maternelles, envahissante ou disparue (et c’est peut-être la même chose) que conte La Reine de l’Idaho, The Sheep Queen, celle d’Emma Russell Sweringen, maîtresse de centaines d’hectares de pâturages et de milliers de têtes de bétail, et chef incontestée de sa nombreuse famille, puis celle de sa fille, Beth épouse Burton puis Brewer, la belle, mystérieuse, douloureuse Beth. Ou plutôt, c’est une histoire d’enfants, puisqu’il s’agit pour l’un des narrateurs, Tom Burton, de retrouver, à travers l’histoire souterraine de sa famille, la trace de sa sœur aînée abandonnée et resurgie, un jour de printemps, à Georgetown, Maine, dans le courrier de sa boîte postale no 263. C’est aussi une histoire de père(s), de frères et de sœurs. De vies petites et grandes, de résistances face aux hasards et aux périls du monde. Une histoire de familles, cruelle et tendre, juste, universelle.