C’est un régal d’excentricité débridée, un mélange absolument singulier de poésie (voir la description de la créature orangée), de rationalité à tous crins et néanmoins dévoyée, et de cruauté. Les personnages sont tous cinglés, et le talent de Panizza, qui s’y connaissait puisqu’il était aliéniste et qu’il a fini fou, est de nous les rendre absolument familiers. J’avoue que j’ai pour ma part une prédilection pour le jeune Fritz, dont la confession occupe une trentaine de pages. Ce qu’on ne sent que de façon diffuse dans l’extrait ci-dessus, mais qui nourrit et domine l’ensemble du recueil, dont nombre de nouvelles s’ouvrent par des citations bibliques, c’est la puissante aliénation, à tous les sens du terme, que fait naître la religion, en particulier dans le domaine sexuel - je vous recommande à ce sujet la délirante nouvelle intitulée Un Chapitre de médecine pastorale. Il y a encore un nègre qui exige d’un jeune médecin un certificat attestant qu’il est blanc (texte dont je me suis demandé s’il n’était pas en quelque manière à l’origine d’une nouvelle de Didier Daenincks, Le Reflet), les pensées d’un Sioux, une histoire « d’onanisme végétal » (entre roses et magnolias ! ^^…) sous l’influence de Swedenborg, et quatre nouvelles directement inspirées de la religion, dont la plus longue, le Scandale au Couvent, qui donne son titre au recueil, respire une allègre irrévérence, avec un petit air de Diderot quoique l’on soit au XIXe. C’est enlevé, sarcastique, inventif juchqu’au délire (« depuis chette époque nous chommes de plus en plus profondément, de plus en plus inechtricablement retenus dans les filets du diab’, juchqu’à devenir une rache impuichante, charnelle et gongupichente », c’est dans le Chapitre de médecine pastorale), et finalement, c’est à Swift que ça me fait penser. Panizza, de père catholique et de mère huguenote, d’origine italo-franco-allemande, a, entre 1885 et 1904, exorcisé ses démons psychiques dans une littérature foutrement imaginative et féconde. Et puis, Guillaume II et la folie aidant, il a passé le dernier tiers de sa vie à l’asile. J’en éprouve une grande compassion, à cause de la vitalité féroce qui sourd de ces lignes, et du talent d’écriture dont elles témoignent. Je n’ai lu que cela de Panizza, mais il y a, semble-t-il, et en particulier dans l’irrévérence tendance blasphématoire, largement de quoi y puiser encore, même s’il n’est plus guère édité. À suivre.