Je ne suis pas poète. Je suis libertin. Je n’ai aucune méthode de travail. J’ai  un sexe. Je suis par trop sensible… C’est peut-être aussi  pour m’entraîner, pour m’exciter – pour m’exciter à vivre, mieux, tant et plus !

La littérature fait partie de la vie. Ce n’est pas quelque chose « à part ». Je n’écris pas par métier.

Toute vie n’est qu’un poème, un mouvement. Je ne suis qu’un mot, une profondeur, dans le sens le plus sauvage, le plus mystique, le plus vivant.

La Prose du Transsibérien est donc bien un poème, puisque c’est l’œuvre d’un libertin. Mettons que c’est son amour, sa passion, son vice, sa grandeur, son vomissement. C’est une partie de lui-même. Son Ève, la côte qu’il s’est arrachée. Une œuvre mortelle, blessée d’amour, enceinte.

… Voilà ce que je tenais à dire : j’ai de la fièvre. Et c’est pourquoi j’aime la peinture des Delaunay, pleine de soleils, de ruts, de violences. Madame Delaunay a fait un si beau livre de couleurs, que mon livre est plus trempé de lumières que ma vie. Voilà ce qui me rend heureux. Puis encore, que ce livre ait deux mètres de long ! – et encore, que l’édition atteigne la hauteur de la Tour Eiffel !

… Maintenant, il y aura bien quelques grincheux pour dire que le soleil a des fenêtres et que je n’ai jamais fait mon voyage…

Blaise Cendrars, Paris, septembre 1913

(Extrait d’un article paru dans Der Sturm (Septembre 1913), cité par Miriam Cendrars in Blaise Cendrars – 1994)