Je m’étais toujours demandé quelle était la part de Laughton-James Agee (le scénariste) et celle de Grubb dans le scénario. J’ai la réponse : le film est une adaptation (transposition ?) extraordinairement fidèle du roman - au demeurant évidemment plus long, beaucoup plus fouillé psychologiquement - dont il emprunte des dialogues entiers (la scène dans la cellule de la prison entre Ben Harper et le prêcheur, par exemple), concentre d’autres passages, tout en réorganisant quelque peu le fil de la narration : après une ouverture sur fond de ciel étoilé où Rachel entourée des visages en médaillon des enfants conte une parabole sur les loups et les agneaux, le film s’ouvre sur la fuite de Ben Harper après son hold up, le trésor caché (hors champ de la caméra) et le serment prononcé par les enfants. C’est différent dans le roman où l’on commence par la silhouette du pendu dessinée à la craie sur un mur, et la comptine qui l’accompagne (la scène de la capture de Ben est une réminiscence de John plus tard dans le texte).
L'écriture en est très poétique, c'est un très beau texte - et, je pense, mal traduit, surtout pour ce qui concerne les comptines, si essentielles dans le roman comme dans le film ! et mal revu par le réviseur, qui à mon avis, a relu surtout la fin. À quelques détails près donc, rendus nécessaires par le passage du roman à l’écran, le film colle au roman. Les descriptions en particulier évoquent admirablement les personnages du film, comme le visage de lune pâle de Pearl avec ses yeux bombés. Le prêcheur, quant à lui, est roux, mais c'est sans insister, et personne n’ira reprocher à Mitchum de ne pas coller au rôle, celui entre tous qu’il avait «élu».
La lecture du roman éclaire aussi certains passages traités elliptiquement et restés mystérieux dans le film : ainsi de l’attitude étrange de John qui refuse de regarder et d’accuser le prêcheur meurtrier de sa mère au cours de son procès. Dans le roman, il s’agit d’un long monologue intérieur de l’enfant, qui fait percevoir l’intense confusion mentale dont il est la proie, les images du père et du prêcheur se superposant, et s’ajoutant au fait que le procès entérine la réalité de la mort de la mère, mort nocturne qui a été dérobée aux enfants.
Parabole biblique tissée de contes, La Nuit du chasseur appartient à cette veine de beaux romans écrits à travers le regard d’un enfant, comme Ce Que savait Maisie, d’Henry James, ou l’éblouissant Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur ici chroniqué l’année dernière. C’est aussi un exemple particulièrement frappant de rencontre entre un auteur et un réalisateur. J’espère que cette réédition (au passage, La Nuit du chasseur n’est nullement le seul roman de Grubb, c’est son premier) lui rendra, parmi les adeptes du film et au-delà, les lecteurs qu’il a mérités.
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