Déchiré physiquement et moralement, incapable de parler, le jeune homme revit mentalement la préparation militaire, le départ et les étapes de la guerre, en Belgique et dans le nord de la France. Douloureuse initiation à l'horreur quotidienne de la boue des tranchées, des pluies d'obus, des rats, des morts incessantes de camarades, mais aussi émergence du couple de tireurs qu'il constitue avec Elijah, et qui leur vaut la reconnaissance et l'admiration de tous, alliés et ennemis : Elijah, beau, séduisant, baratineur et débrouillard, Xavier silencieux jusqu'à l'insignifiance, quand on oublie son talent de tireur. Il est le guetteur qui assiste à la métamorphose que la guerre opère en Elijah, faisant de lui progressivement un passionné de meurtre, chasseur d'hommes, une sorte de "windigo", de mangeur d'homme, démon que les ancêtres "chamans" (le terme n'est jamais prononcé) de Xavier ont toujours dû anéantir.

Ce roman, d'un très jeune homme si l'on en juge par la photo sur la jaquette (très beau jeune homme d'ailleurs), est extrêmement documenté : la guerre y est évoqué avec un réalisme cru quoique sans complaisance dans l'horreur. Pour qui vit dans une région hantée par le souvenir de cet épisode de l'Histoire, c'est plus qu'une reconstitution soignée. L'expérience humaine y passe. Mais c'est aussi une très belle étude d'un couple de "frères", entouré d'une multitude de personnages tous dessinés de façon convaincante, de part et d'autre de l'océan. Quant à l'"histoire", on ne la lâche pas. (Dans ses thèmes comme dans son évocation des petits, et bien qu'il s'agisse de deux guerres différentes, Le chemin des âmes a fait écho pour moi au roman que j'ai évoqué plus haut, Ceux d'Arasolé. L'un très bref, l'autre vaste roman, mais tous deux justes et passionnants). Nouvelle manifestation des chemins communs qu'empruntent l'Histoire et le roman, le second donnant aux travaux des historiens la chair du romanesque, un siècle plus tard.

Je me permets d'ajouter ma voix pour le recommander à celles de deux écrivains populaires aussi divers qu'Isabel Allende et Jim Harrison, surprenante rencontre.