4. Le récit du père, moitié en prose d'une œuvre non publiée et intitulée, sur les traces de T.S. Eliot, Deux Duos (Eliot avait publié Quatre Quatuors). J'ignorais tout de ce recueil ultime d'Eliot, mais Wikipedia m'apprend qu'il s'agit d'une réflexion sur la condition humaine et le rapport de l'homme avec le temps, à travers quatre lieux qui sont chacun associés à l'un des quatre éléments. Or si Mr Sim père s'est modestement cantonné à deux duos – un demi-Eliot, en somme -, le lecteur de Jonathan Coe observera que le roman est constitué de quatre itinéraires (de l'Australie à l'Angleterre et retour), chacun associé à l'un des récits enchâssés, lui-même illustrant explicitement l'un des quatre éléments. Crowhurst et l'eau, la terre pour La Fosse-aux-orties, le feu pour La Photo pliée, le récit d'Alyson, et enfin l'air pour Le Soleil levant, le récit du père de Max. La dernière section, intitulée Fairlight Beach (La plage de la claire lumière ?), est en quelque sorte l'issue – très frustrante je dois le dire, à cause de l'intrusion ultime, intempestive, et tellement factice !!!! du romancier soi-même qui juge bon de la ramener dans la vie de son personnage – est l'issue donc du roman, clos par une pirouette, certes habile, mais... Quant à la réflexion sur le temps, elle porte sur celui d'une vie, et sur la façon dont cette vie s'enracine dans celle des ascendants, le père en particulier, dont l'indifférence a comme projeté sa glace sur la vie de son fils. C'est aussi le temps d'une Angleterre perdue, celle des bateliers sur les canaux, une Angleterre plus chaleureuse, plus inventive, plus fraternelle. Car Maxwell Sim connaît, dans un monde où le moindre geste est traçable à hauteur de satellite, l'expérience la plus aiguë de la solitude contemporaine.
Il y a aussi la voix d'Emma, le "satnav", le GPS, de Max lors de son voyage vers les confins de l’Écosse en vue de promouvoir des brosses à dents bio (!). On en a fait, lors de la sortie du bouquin, l'essentiel de l'intrigue, ce qu'elle n'est pas. Seulement la marque que, dans son processus d'identification au navigateur solitaire fou, Max avait lui aussi sérieusement perdu les pédales. C'est un road (parfois air)-novel sur les routes de l'Angleterre, toujours plus au Nord. Entre délire et réalisme, les personnages, quelle que soit leur insignifiance, sont si justement campés qu'on ne peut que s'y attacher. Le destin, sardonique, sourit au détour de telle ou telle (més)aventure, et on lui sourit en retour. Bref, c'est un excellent roman, une méditation bienveillante sur le sens - malgré tout - de la vie, de l'amour, du monde comme il va, et il va mal. Mais pourquoi diable cette pirouette finale, qui escamote au profit d'un effet somme toute déjà vu la chair des personnages ? Sur les traces de Maxwell Sim, voilà le lecteur, d'abord comblé, abruptement livré à la frustration. Tant pis. Je préfère pour ma part continuer à rêvasser sur les aventures ultérieures de Mr Sim, "comme l'humoriste". On connaissait Sim en Angleterre ???

La couverture anglaise est bien plus belle et bien plus intéressante que le petit montage qui illustre plus ou moins naïvement l'édition française. Il s'agit d'une variation sur l'affiche de Vertigo, et le lecteur de Testament à l'anglaise sait bien quel cinéphile impénitent est Jonathan Coe.
J'ajoute pour le lecteur porté à la spéculation critique ce détail vérifié auprès d’Éric le matheux (merci Éric): La racine de - 1, c'est la source des nombres dits complexes, ou - et c'est bien plus beau - imaginaires... L'autre sortie, quand toute issue est impossible.