Je ne sais s’il faut conseiller d’aller voir le film d’abord, ou de commencer par le roman. C’est dans l’ordre film-roman que pour ma part j’ai découvert l’œuvre. Et pour une fois, on n’a pas le moindre sentiment de trahison, tant Tavernier, et semble-t-il Tommy Lee Jones soi-même ont veillé au moindre détail : accents, musiques, lieux, lumière, atmosphères….

Quelques mots de l’histoire quand même. Elle tisse le passé, les passés de Dave Robicheaux, le flic de New Iberia, gamin du pays, témoin dans sa première jeunesse du lynchage d'un nègre sur le bayou, ancien de la guerre de Corée, veuf douloureux d'une femme assassinée, alcoolique émergé grâce à la fraternité des Alcooliques Anonymes (ce n'est pas la moindre étrangeté de ce roman que de faire comprendre que les AA ne sont pas seulement une entreprise moralisatrice, mais un lieu de fraternité entre naufragés de l'existence), époux et père attentif, homme généreux et désabusé, avec les passés de l'Amérique, et de la Louisiane en particulier : d'où le surgissement du général confédéré unijambiste, avec son uniforme gris, ses blessures béantes et sa jambe de bois, qui, apparu d'abord à l'acteur principal d'un film en cours de tournage sur la Guerre de Sécession, une tête brûlée, va venir hanter Dave à son tour. Fantômes, fantasmes ?, se mêlent familièrement à la réalité glauque et humide des bayous, à la végétation luxuriante, aux ordures et aux cadavres récents ou ressurgis. Réalisme, et fantastique. S’ajoutent à ce contexte quelques meurtres particulièrement atroces de jeunes femmes paumées, le retour au pays d’un chef mafieux brutal et baiseur qui répond au nom ambigu de Julie « baby feet » Balboni, le tournage du film, et l’arrivée d’une jeune femme agent du FBI elle aussi habitée de très lourds souvenirs.

Il y a de très belles descriptions des paysages, des ciels, des pluies, des variations de l’atmosphère. Une étude subtile des caractères et des hantises de uns et des autres. Une intrigue complexe et sans défaut, une polyphonie de voix, d’accents, de modes d’expression, de musiques, de dialogues. C’est très écrit, et puissamment oral. Habité par le sens du tragique de l’existence humaine, par la présence au cœur des destins individuels de l’histoire collective et du passé familial, ce thriller métaphysique offre une réflexion pénétrante sur le bien, le mal, la rage et le pardon.