C’est l’avoué Derville qui conte, un soir au coin d’un feu, dans un hôtel du très aristocratique Faubourg Saint Germain. Il y ressuscite l’inquiétante et pâle figure de l’usurier Gobseck, né en 1740, ancien forban des mers devenu l’immobile basilic qui tient dans ses filets et son regard tout ce que Paris compte de gens saisis à la gorge par le manque d’argent, sorte de grand prêtre de l’OR, l'instrument ultime de la toute-puissance dans un univers où rien d’autre n’est stable. Parmi « ses victimes – qu’il appelait ses clients », dit Derville – une certaine Anastasie de Restaud et son amant, Maxime de Trailles au nom sardonique. C’est l’occasion de rejouer sous un autre angle l’intrigue du Père Goriot. Comme un puzzle, où d’un texte à l’autre les scènes s’emboîteraient, ou une galerie de miroirs aux reflets mêlés et multiples. C’est saisissant. Outre le tour de force éminemment balzacien qui consiste à faire d’un « fidéicommis» le quasi héros du dénouement, il y a des scènes particulièrement effrayantes : lisez le récit de l’agonie et de la « veillée funèbre » du Comte de Restaud. Comme mise en scène des désastres de la passion, des passions, ça n’a pas pris une ride, c’est glaçant. Le prétexte de la nouvelle a beau être une charmante idylle juvénile encouragée par le bienveillant avoué, il est difficile de se déprendre de ce texte magistral où rayonne froidement la figure de l’usurier démiurge, Vautrin engourdi, autre « affreux du miroir » où se projette Balzac lui-même.
Une mine, le site de la Maison de Balzac, à Paris.
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