Composition virtuose – toute la première partie restitue quelques scènes majeures à travers le prisme de différents regards –, art ineffablement anglais – ô Virginia – de capturer des bulles de perfection ou d’horreur pure dans le mouvement chaotique de la vie, rigueur et précision minutieuse dans la restitution du moindre détail historique, personnages attachants savamment tissés entre eux … Briony devenue écrivain doit employer sa vie à réparer la catastrophe de ses treize ans en réécrivant, inlassablement, le roman de leurs vies.

La lecture d’Expiation est d’autant plus jubilatoire que le romancier y manifeste à l’égard de ses personnages une attention, une générosité, un amour en somme, qui leur confère une sorte d’indépendance, de liberté, et les laisse se déployer presque autonomes dans l’univers qu’il leur a composé. Tout le contraire de ce que fait Pierre Péju dans La Petite Chartreuse, évoquée plus haut dans ce blog. L’un enserre et suffoque progressivement ses personnages dans une toile qui ne ménage aucune issue, l’autre, et c’est semble-t-il le fait d’un long cheminement, leur laisse, en définitive, la bride sur le cou.

Je me régale à lire les romanciers anglais contemporains. On y trouve presque immanquablement liés le plaisir de se laisser porter par une histoire riche et prenante, des personnages consistants, incarnés, et un art de l’écriture – dialogues, style et composition - qui pour le lecteur cultivé laisse vibrer entre les lignes la présence des grands ancêtres que l’auteur s’est choisis, sans insistance, sans cette manière exaspérante qu’ont certains auteurs français de montrer qu’ils ont lu et digéré non seulement Flaubert-Proust-et-Céline, mais encore tout le structuralisme et la nouvelle critique, au prix bien souvent de la chair de l’histoire et des personnages …. Coe, Zadie Smith ou McEwan, facettes de la vie anglaise, regards sur le monde, romans vastes et variés, littérature réflexive certes MAIS discrète, brillante sans être clinquante ou desséchée, on en sort réjouis, titillés, rassasiés.

Pour en revenir à McEwan, j’ai lu depuis deux autres romans de lui, Amsterdam, grinçante anatomie de la lente décomposition d’une amitié sur les cendres d’une commune maîtresse morte : l’un est un musicien célèbre, l’autre un journaliste trouble sur le fil du rasoir. À la toute fin du roman, Amsterdam les réunit et clôt leurs piètres manœuvres égoïstes dans une grimace ricanante.

L’autre, L’Enfant volé (The Child in time), est une sorte d’étude centrée sur un père (auteur de romans pour enfants) que le vol de sa petite fille de quatre ans confronte à une absolue déréliction : il sombre sur tous les plans, personnel, amoureux, professionnel, dans un monde inquiétant où pour seule vie sociale, il se borne à fréquenter une commission destinée à réformer en profondeur l’éducation des enfants. En contrepoint, quelques rencontres troublantes avec un couple d’amis, elle égérie vieillissante et apaisante - et brillante physicienne, lui, politicien surdoué qui disparaît brutalement de la scène politique. Autour de la lente reconstruction de Stephen, le héros, une réflexion, en quelque sorte, sur « la texture du temps ». C’est un roman sombre et difficile, mais beaucoup moins amer qu’Amsterdam.

Prochaine lecture au programme, Samedi, son dernier roman. Les amies qui me l'ont fait découvrir m'en ont fait grand éloge. http://www.ianmcewan.com/