Je pense qu’il n’y avait pas tout le texte que je viens de citer. Je crois que cela commençait à l’entrée dans le fleuve, mais je n’ai pas voulu amputer le passage de plus que de la conversation à voix haute qui l’interrompt, entre Antonio et Matelot de part et d’autre du fleuve, alors qu’ils sont partis à la recherche du besson aux cheveux rouges, le fils de Matelot, disparu au pays Rebeillard.

J’ai donc lu, bien plus tard, Le Chant du monde. Éblouie, bouleversée, portée par le lyrisme de cette prose, par l’incandescence des descriptions de paysages, par l’humanité des personnages, par la mâle séduction d’Antonio, l’homme du fleuve. Par ces dialogues, elliptiques ou offensifs, dont qui peut dire quelle est en eux la part d’une forme de réalisme (avec traits dialectaux réinventés), et de la fantaisie poétique propre à Giono.

C’est un livre, où, à peine entré, on est saisi sans pouvoir se déprendre. Un carmen, une incantation, une prose venue du fond des origines. Une Iliade, une Odyssée, une Enéide assaisonnée d’une pincée de Bucoliques, puisque c’est chez les bouviers du pays Rébeillard qu’a disparu le besson aux cheveux rouges (épithète homérique), qui nouveau Pâris, a enlevé Gina Maudru, la fille du chef. Il y a donc de savoureux échanges d’injures - et comme je n’ai pas ce soir le livre sous la main, et que je n’avais pas pris la peine de les taper, je ne peux en donner d’échantillon - des combats d’homme à homme ou en troupes, une atmosphère intensément virile. C’est un roman d’hommes où les femmes ont leur part, de Gina la vieille avec sa cour d’hommes soumis à Gina la jeune toute furieuse d’amour, ou à Clara aux yeux de menthe qui sait voir ce que les clairvoyants ne voient pas.

La langue est belle, drue, savante et riche, la composition, au fil des saisons, de l’automne au printemps, savamment rythmée entre pauses et crescendos. J’y reviendrai quand j’aurai récupéré le livre, parce que c’est selon moi un des plus beaux romans du vingtième siècle, irrigué par un souffle créatif et un humanisme, un panthéisme que Giono lui-même n’a plus jamais retrouvés avec cette lumière, cette passion-là.

Voici l’ouverture, splendide au sens étymologique aussi du terme, de la seconde partie – du second mouvement – du roman.

«L'hiver au pays Rébeillard était toujours une saison étincelante. Chaque nuit la neige descendait serrée et lourde (...) Les villes, les villages, les fermes du Rébeillard dormaient ensevelis dans ces épaisses nuits silencieuses. De temps en temps toutes les poutres d'un village craquaient, on s'éveillait, les épais nuages battaient des ailes au ras de terre en froissant les forêts. Mais tous les matins arrivaient dans un grand ciel sans nuages, lavé par une petite brise tranchante. À peine sorti de l'horizon, le soleil écrasé par un azur terrible ruisselait de tous côtés sur la neige gelée ; le plus maigre buisson éclatait en cœur de flamme. Dans les forêts métalliques et solides le vent ne pouvait pas remuer un seul rameau ; il faisait seulement jaillir sur l'embrasement blanc des embruns d'étincelles. Des poussières pleines de lumière couraient sur le pays. Parfois, au large des chemins, plats, elles enveloppaient un homme qui marchait sur des raquettes, ou bien, surprenant les renards malades à la lisière des bois, elle les forçait à se lever et à courir vers d’autres abris. Les bêtes s’arrêtaient en plein soleil avec leurs poils tout salés de neige gelée, dure comme une poussière de granit ; elles se léchaient dans les endroits sensibles pour se redonner du chaud et elles repartaient en boitant vers l'ondulation lointaine d'un talus. Le jour ne venait plus du soleil seul, d'un coin du ciel, avec chaque chose portant son ombre, mais la lumière bondissait de tous les éclats de la neige et de la glace dans toutes les directions et les ombres étaient maigres et malades, toutes piquetées de points d’or. On aurait dit que la terre avait englouti le soleil et que c'était elle, maintenant, la faiseuse de lumière. On ne pouvait pas la regarder. Elle frappait les yeux : on les fermait, on la regardait de coin pour chercher son chemin et c'est à peine si on pouvait la regarder assez pour trouver la direction ; tout de suite le bord des paupières se mettait à brûler et, si on s'essuyait l'œil, on se trouvait des cils morts dans les doigts. Ce qu'il fallait faire c'est chercher dans les armoires des morceaux de soie bleue ou noire. Ça se trouvait parfois dans les corbeilles où les petites filles mettent les robes des poupées. On se faisait un bandeau, on se le mettait sur les yeux, on pouvait alors partir et marcher dans une sorte d'étrange crépuscule qui ne blessait plus. Vers les midi - c'est le moment qu'on choisissait pour les petits voyages, les déplacements de ferme à ferme, ou pour se dégourdir un peu quand on s'était rôti devant derrière l'âtre - le pays était parcouru par des hommes, des femmes ou des chevaux marqués. Tout ça marchait lentement avec comme un peu de fatigue ainsi qu'il est d'usage de marcher dans les crépuscules. Ceux qui avaient des masques noirs avaient des gestes encore plus fatigués, ceux des masques bleus un peu moins, mais quand on se rencontrait on se mettait à se parler lentement sans grand entrain et on redressait péniblement ses reins comme si on était après un gros travail à la fin d'un jour. Pourtant, c'était midi, avec un soleil exaspéré par les cent mille soleils de la neige et on venait à peine de se lever des escabeaux autour du feu. Mais c'était à  cause de ces masques de soie qu'on était obligé de porter contre l'éblouissement et parce que dans la tête on avait la couleur du soir. »

Le souvenir m’en était resté tellement vivace, tant d’années après, que j’avais le sentiment de l’entendre en moi-même.