Convolvulus dit Belle-de-Jour

« Quand je parcourais les campagnes en amateur fervent et, si j’ose dire, irresponsable, quand je regardais la nature sans en avoir charge et souci, j’aimais beaucoup le petit liseron des champs. Je l’aimais pour sa fleurette, je l’aimais pour son nom français qui est gracieux et trompeur, je l’aimais pour son nom latin qui pourtant aurait dû m’avertir car il sent la passion, la torsion, la crise de nerfs.

Depuis que je le vois à l’œuvre, de près, chaque jour de l’année, je déteste le liseron et, qui pis est, je le méprise. C’est un personnage terrible, sans scrupule et sans pitié. Je ne lui fais pas grief d’être d’apparence chétive. Il rampe, mon Dieu ! c’est son droit. Il grimpe et c’est là son courage. Ce que je lui reproche, c’est d’étouffer ceux dont il se sert. Il a d’abord l’air modeste, il demande la charité, l’assistance. « Un tout petit coup de main, mon bon monsieur, s’il vous plaît. » on le laisse faire, on l’admet à table. Alors il s’enhardit, se ramifie, il s’élance, il s’étale, il occupe toute la place. Il sait tourner, il sait feindre, il a toutes les patiences. Quelques jours encore, et il n’y aura plus d’espace, plus d’air, plus de soleil que pour lui. Cependant son bienfaiteur suffoque, râle, agonise.
Et ce travail aérien n’est pas le plus redoutable. L’ambitieux, sous terre, propage d’insidieuses racines dont le moindre fil suffit pour empoisonner tout un jardin, tout un pays.
Tel est le gentil liseron.
J’ai cru longtemps, j’ai longtemps publié que la connaissance est amour. Eh bien ! ma foi, je me trompais. Je connais bien le liseron. »

C’est mon amie Mireille qui m’a adressé en manière de clin d’œil ce texte que je ne connaissais pas. Moi qui ne suis pas jardinière, je le trouve bien sérieux, et trop porté à l’anathème. Comme simple promeneuse, mon goût des liserons ne se borne ni au petit rosé des champs, ni à la belle-de-jour qui étouffe les jardins. Tout ce qui appartient à leur race volubile et vivace est pour mes yeux un plaisir, et puissent les liserons, liseronnes et liseronnet(te)s se montrer aussi âprement indestructibles en nos temps d’i-boucs qui effraient les libraires que la fleurette cosmopolite et obstinée qui sert d’emblème à ce florilège.