• N. B. : On voudra bien me pardonner les guillemets. « Gay » est un terme que je n’emploie pas volontiers, et qui ne fait pas partie de mon vocabulaire. Je crois comprendre qu’il est un équivalent anglo-saxon dépouillé de toute hostilité pour le français « pédé », qui sonne comme une injure (bien que j’aie lu dans Télérama autrefois un propos de Dick Annegarn revendiquant ladite épithète). Mais pour moi c’est un adjectif anglais signifiant « gai », « joyeux », que j’associe définitivement au chant populaire américain (sudiste ?) Johnny comes marching home dont voici le refrain:

When Johnny commes marching home again
Hurrah, hurrah,
We’ll give him a happy welcome then
Hurrah, hurrah !
The men will cheer and the boys will shout
The ladies they will all turn out
And we’ll all feel gay when
Johnny comes marching home.

On concevra qu’avec la musique, le terme soit terriblement incarné, et entouré d’un halo sémantique peu conciliable avec ce qu’il recouvre aujourd’hui. Comme j’ignore en outre l’origine étymologique de ce mot qui s’est mis à florir sans doute dans les années 80, époque à laquelle mon lexique était déjà passablement constitué, il est ma foi, resté pour moi périphérique, à n’employer qu’en cas de nécessité, avec guillemets ?

Ça tombe bien pour ce bouquin, qui fonde sa réflexion sur un univers et une psyché pour moi radicalement exotique. Intrigant, étranger et passionnant. Géographie, tel est le titre du premier grand chapitre, qui s’ouvre à Chelsea, quartier gay, avec ses rites et ses mœurs. La réflexion de l’auteur ondoie de souvenir personnel en souvenir familial, de la tombe d’une tante morte vierge à l’aube de son mariage, - elle jeune, belle et pauvre, lui riche et bossu -, à celle d’un érudit helléniste dans un cimetière du Sud, de Venise à la Grèce de Sappho, des « topoi » (lieux communs) de la pensée (ou des idéologies ?) gay à l’évocation de quelques mythes ou textes fondateurs. Au fil de ce texte complexe, impudique sans exhibition cependant s’élabore une réflexion originale sur le sens d’une vie, telle qu’elle se construit dans une généalogie, une Histoire et un groupe « social » ( ?) particulier.
On y croise les particules « men » et « de » constitutives du balancement de la pensée grecque, Narcisse tel qu’en Ovide, le carmen 51 de Catulle qui est une réécriture de l’ode 31 de Sappho, le jeune Ion aux deux pères de la tragédie d’Euripide. Mais aussi un grand-père terriblement séduisant et grand conteur des histoires de la famille. L’Antiquité classique et la tradition juive. Toutes sortes de langues « babéliquement » mêlées. Mythes et textes dont la fréquentation intime est convoquée pour élaborer une sorte d’ethnologie du monde « gay », et une tentative de lecture de soi dans le monde. L’écriture est à la fois familière, de plain-pied, et très sinueuse, pleine d’insertions et de tirets. La langue, belle. Le projet - premier volet de ce qui sera un triptyque dont le panneau central Les Disparus, que je n'ai pas lu, a été traduit le premier en français, le dernier est en cours de rédaction – le projet est passionnant, aigu, exigeant, sans complaisance. D’une modernité radicale nourrie de classicisme.

Quant à Mary Ellis, ce sera pour demain, même si demain, c’est déjà aujourd’hui.