Mais je l'ai lu aussi avec une sorte de langueur, car le terme d'ennui serait impropre et désobligeant. En vérité, nombre de ces romans de la sélection posent précisément la question de ce qu'est aujourd'hui le roman, et sans doute de la dose de fiction qu'il comporte. Ici, nulle autre élaboration fictive que celle de conter ces presque quatre années à travers le regard, la psyché de ces enfants sacrifiés radicalement à la politique. Et ça, c'est rudement intéressant, de même que l'on y démêle du coup, ou que l'on y pressent, le poids de l'héritage psychique dans leur évolution - comment, par exemple, la pauvre Louise Élisabeth a épanché, dans sa folie exhibitionniste et ses débordements érotiques, l'héritage sans doute insupportable du libertinage paternel, sans parler de tout ce qui avait pu le précéder... Le tout dans le contexte étouffant et cruel des palais et de la bigoterie espagnols. Construction « empathique » (que je n'aime pas ce mot-là ! pourquoi pas tout simplement « sympathique » ?) de la part d'une historienne qui approche ainsi différemment le matériau de sa discipline, retissant en quelque sorte ses liens originels avec le genre romanesque. Sauf que... y manque du coup un moteur narratif. Les quatre grandes sections : Une excellente idée, Les premiers pas sur un sol étranger, Forteresses du mensonge, et Malheur aux vaincus, sont elles-mêmes subdivisées en chapitres alternés réduits à des lieux et à des dates, procédé tout à fait élémentaire et contre-productif sur le plan de la suggestion imaginaire; ça n'avance pas, pour le dire ainsi. On sent bien que le récit marche progressivement vers une catastrophe humaine et politique, mais cela ne passe pas, comment dire, dans le corps du lecteur (de la lectrice, en l'occurrence). Cette sorte de fièvre qu'un bon roman insuffle à son lecteur, cette modification de la respiration, ce rétrécissement voire cette abolition du temps réel se retournent ici, comme je l'ai écrit, en un sentiment de langueur qui désenchante le propos. Je n'ai pas le temps de l'analyser plus avant; mais il manque à cette histoire romancée, puisque ce n'est pas un roman historique, un élan, une distance ? Une draperie de fantaisie qui permette, peut-être, un peu d'identification ? À moins que ce ne soit la construction alternée, qui répartisse trop équitablement l'intérêt sur les quatre personnages ? Qui n'en ait pas, délibérément, « élu » un autour duquel organiser plus subjectivement encore ces regards « amébées » ?

Mais trêve de réserves, car il serait dommage de ne pas lire L'Échange des Princesses. En voici un passage, consacré à l'installation de la petite fille à Versailles.

« Dans la corbeille de ses bonheurs
[…]

Marie Anne Victoire, comme pendant son voyage, a la sensation d'un sol mouvant, d'une avancée en plein inconnu. Elle tend son attention, s'efforce de retenir ce qu'on lui dit, répète les sons, les pmots nouveaux. Elle délimite son royaume. Elle se crée un monde à sa mesure, transpose en Versailles sa forêt de mousse. Et, avec sûreté, fait chaque jour de nouvelles conquêtes.

Le roi est souvent à jouer chez la duchesse de Ventadour. Il passe aussi du temps chez l'infante. Celle-ci, une fois, est saisie d'une inspiration. La gouvernante, encore outrée, écrit : « Elle voulut même se coucher pendant que le roi jouait chez elle parce qu'elle voulait qu'il la vît au lit « . Le roi, en train de jouer au jeu de l'oie, prend peur de cette infante en qui, soudain, il ne voit plus un bébé.

L'infante aime son lit. Il est plus haut que celui du Louvre. On y a pourvu: il a été commandé un « petit escalier de bois de sapin en manière de marchepied, couvert de damas rouge », pour qu'elle « monte sur son lit ». L'infante devient maniaque du marchepied qui la hausse jusqu'au lit de la reine. Elle le monte et descend à tout bout de champ. Elle s'en sert aussi comme d'un théâtre en étages pour exposer, selon la hiérarchie de l'heure, les poupées favorites. Les déshéritées enfouies dans leur malle sont en rage. Certaines cassent leur tête de bois contre le bois qui les contient.
Il a fallu fixer solidement la balustre sculptée et dorée qui entoure son lit, car elle aime s'y appuyer et regarder passer le défilé des hommes aux mollets multicolores, le manège des plissés et volants et des traînes qui balaient le parquet.

Dans la corbeille de ses bonheurs, menus plaisirs et grandes joies, elle peut aussi ajouter les promenades en bateau sur le Grand Canal, les couloirs marbrés où elle s'élance de toute la force de ses petites jambes, pour courir, ou glisser, jusqu'à ce qu'elle tombe (Mme de Ventadour s'affole. On ramasse l'infante on l'allonge, on frotte ses tempes d'eau de Cologne. À la première distraction de ses anges gardiens, elle s'échappe à nouveau). »

Il y a aussi de très belles pages sur la relation d'élection réciproque qui a uni, jusqu'à la mort de la vieille dame, l'infante avec la Princesse Palatine, mère du Régent. Douceur, attention, franc-parler, dans un univers de mensonges et de calculs, qui, en définitive, aura raison de l'alliance, des plans du Régent, et de l'ardent désir de la fillette de jouer son rôle de reine et d'amante.

C'est un roman bancal, comme roman, en tout cas. Ou comme j'entends l'art du roman, peut-être. Mais c'est un texte bellement écrit, où se tissent sans accrocs la documentation très abondante (en particulier les lettres familières de l'infante à ses parents et vice versa) et la part d'invention sympathique de l'historienne et romancière. Où les personnages historiques prennent chair et vie. Et qui me laisse, après lecture, plus savante, et comme revigorée dans mon approche de cette période, en somme si méconnue, des histoires de France et d'Espagne. Alors, roman ou pas, finalement, on s'en fiche. C'est une triste et belle histoire d'Histoire, très savamment contée. Vocale. Et qui se prêterait, tiens, à une dramatique radiophonique, pourquoi pas ?

* Pourquoi aussi, je le découvre en explorant l'article Wikipédia consacré à l'éphémère petite reine, n'avoir donné d'elle sur la jaquette qu'un fragment de sa robe de velours bleu sur fond de Versailles ? La voici, telle que l'a peinte Alexis Simon Belle, peintre de portraits officiels à la cour d'Angleterre.