Jamais pourtant, à regarder les tableaux qui dépeignent si gracieusement cette époque, il semble qu’on ait eu à ce point le sentiment d’être partout chez soi. C’est pour une Angleterre que Haendel, musicien allemand, compose Rinaldo son premier opéra italien. À Berlin comme à Paris, à Rome ou à Londres, c’est bien toujours le même monde, le même raffinement, la même élégance, la même langue, allemande, française ou italienne, qu’on parle indifféremment comme elle est chantée dans les opéras mozartiens. Ce genre et son polyglottisme résument cet extraordinaire art de vivre et cette aisance à converser, cette même culture enfin, qui fut la culture de l’Europe. La musique de Mozart est toujours au bord du rire et toujours au bord des larmes, heureuse et déchirée à la fois, si vulnérable de savoir, à chaque mesure, que la perfection qu’elle incarne est si menacée. C’est la perfection de cette brève parenthèse magique que fut, ignorant le feu des bûchers et celui des crématoires, l’Europe des Lumières.

            Aujourd’hui, les politiques, qui ont la charge disent-ils de « faire l’Europe », ne semblent chez eux nulle part. Souvent peu cultivés, peu lettrés, indifférents à ce que fut ce passé, soucieux plutôt d’en effacer la trace, acharnés à dénier un héritage qui leur paraît un fardeau, ils sont les inventeurs à Bruxelles et à Strasbourg d’une nouvelle Babel, bruissante des milliers de traducteurs que leurs discours supposent. Mais celle-ci, privée d’espoir, est plus proche du cône imaginé par Dante, qui s’enfonçait dans la Terre, au fond duquel Lucifer s’ennuie, que de l’édifice orgueilleux dépeint par Bruegel et quelques autres, qui, du moins, s’élevait vers les cieux, et vers Dieu.

 Jean Clair, Printemps, La Chine, in Lait noir de l’aube (Gallimard, Novembre 2006)