C’est très étrange. Comme toujours terriblement intelligent, complexe, extraordinairement composé et écrit – ce qui me ramène, d’ailleurs - qu’on veuille pardonner mes rancœurs récurrentes - à notre dernier Goncourt* national, si je puis me permettre ce pléonasme : personnages dérisoires (le dérisoire est le substrat même de la fiction chez McEwan me semble-t-il), réflexion sur l’homme et son avenir (celui de la « planète », cette nouvelle rengaine apocalyptico-publicitaire qui irrite tant le Michael Beard des débuts du roman), tressage de la science et du romanesque, on trouve ces thèmes chez les deux romanciers… mais quand je pense aux kilomètres de commentaires élogieux, aux torrents d’intelligence prodigués pour analyser le sens ( ?) de l’œuvrette bâclée du Français – et que je la compare avec le travail de McEwan - je me dis que l’on ne  doit pas avoir l’air très sérieux, vus de dehors, avec notre littérature hexagonale. Parce que, qu’on apprécie ou non McEwan, en matière d’élaboration de la forme et de travail du style, l’autre, à côté, c’est un Mickey. En matière de variété des sujets aussi : la dernière fois, c’était Sur La Plage de Chesil, ou la nuit de noces fatidique d’un jeune couple sur fond d’immémoriaux mouvements de marées, cette fois, c’est le destin brouillon d’un génial et amoral velléitaire, sur fond de réchauffement climatique.

Lecture passionnante, passionnée, et pourtant, somehow, réticente. Car comment assumer, durant cinq heures et neuf années, de percevoir le réel à travers le regard d’un personnage aussi instable et défaillant que Michael Beard ? C’est pourtant ce qui se passe. À son cœur, son esprit, son sens moral défendant, le lecteur (la lectrice) se sent çà et là insensiblement prendre le parti de cette bouffonne, boursouflée, et pourtant si humaine allégorie de l’insouciance occidentale. Souriant avec une malice sardonique, dans la posture de Dieu – du diable ? -  le romancier déploie une verve puissamment satirique : les scènes de comédie se succèdent, un peu juxtaposées sans doute, mais toujours adroitement tissées dans la trame du récit. Après celles du centre de recherche sur l’environnement, le séjour en plein Grand Nord sur un bateau rassemblant artistes et savant amateurs d’écologie, avec motoneiges, sculptures et ballets sur glace, et vestiaire en croissant bazar, est un morceau d’anthologie. Ou l’épisode des chips, ou celui de l’anthropologue féministe encore, peut-être un peu forcé, mais si bien vu. Ou le regard perspicace sur la sclérose des chercheurs en administratifs.

Souriant et désapprobateur, mais embarqué par une tension qui ne cesse de monter toujours plus, et cette fois, jusqu’à la dernière page - bel exploit -, séduit et circonspect, le lecteur s’incline, déconcerté, mais ébloui.

 * J'ai fait mes vingt billets ! Voilà sa vilaine face sortie de ma page d'accueil !