Pour ce qui concerne ce roman-ci, c’est pour le malheur du pauvre Albert Savarus, qui ne l’a jamais rencontrée, que Rosalie de Watteville s’est mise à rêver sa vie avec lui, et qu’en fille de tête, elle met tout en œuvre, même les pires procédés, pour y parvenir. Au défaut près que j’ai évoqué en ouverture, qui est un défaut de construction, AS se lit avec plaisir : on y rencontre nombre de figures provinciales campées avec talent, en particulier celle de l’abbé de Grancey, le prêtre sagace et bienveillant qui sait adoucir les aspérités des caractères respectifs de la mère et de la fille tout en se montrant un directeur de consciences avisé, celle du lion local, Amédée de Soulas qui pour obtenir la fille fait sa cour à la mère, et de façon générale une atmosphère de salons provinciaux, avec dialogues, qui témoigne d’une longue pratique.

Albert Savarus, quant à lui, est une projection de Balzac, dont il a la taille, les traits, la puissance de travail nocturne, la passion. Le roman aurait été écrit au cours d’une période difficile entre lui-même et Mme Hanska récemment veuve, à des fins de reconquête. Pour une œuvre de circonstances, et à condition de passer en diagonale quelques longueurs, ce n’est pas mal du tout, et la rivalité implacable de la mère et de la fille, qui s’exacerbe au fil du roman, conduit à une fin particulièrement féroce et pourtant irriguée par une sorte d’allégresse mordante.