Sorte de contrepoint anglais, piquant, à la triste histoire de Rose Cormon, la Vieille Fille de Balzac. Ici, c’est entre Londres et « Littlebath » que se déroule l’histoire, entre le morne milieu des boutiquiers – pardon, des « grossistes » - en toile cirée, vil métier s’il en est, et la « splendeur » très gourmée du salon évangéliste de « Sainte Stumfolda » et du Parangon ^^ de Littlebath (variante bon marché semble-t-il du Royal Crescent de Bath : « Si elles ne sont pas en pierre, ces maisons sont construites en un stuc tel que les Margaret Mackenzie de ce monde ne voient pas la différence. ») Entre une demeure décatie mais aristocratique de Twickenham et une pension miteuse des alentours de la Tamise.

Les prétendants : il y a eu Mr Handcock, le plus persévérant, mis sur la touche au début du roman  pour cause d’épaisseur physique et d’absolue absence  de tout sens romanesque, il y a désormais Mr Samuel Rubb, Rubb Jr, de Rubb et Mackenzie, avec sa prestance, sa faconde, sa force de conviction, sa filouterie… et ses gants jaunes. Il y a le prêcheur Maguire, beau parleur insinuant défiguré par un terrifiant strabisme (divergent ? convergent ?) de l’œil droit, il y a enfin John Ball, le cousin ruiné par le testament qui a fait la fortune des Mackenzie, triste veuf quasi quinquagénaire couronné de neuf enfants et d’une terrible mère, mais baronnet en puissance.

C’est un roman d’apprentissage, dont le testament est la clé de voûte. Avec emprunts, intérêts, hypothèques, notaires (Mr Slow et Mr Patience ^^). Avec entourloupes, procès, rebondissements, filouteries diverses et assauts de désintéressement. Avec, déjà !, une campagne de presse de caniveau, où l’on voit que les racines du phénomène sont anciennes, outre-Manche. L’intrigue est menée tambour battant, les fils se tissent et se nouent avec rigueur sinon toujours avec une absolue vraisemblance (le second procès me laisse quelque peu sceptique) ; et le lecteur (la lectrice) vibre et tergiverse au fil des rebondissements et des incertitudes, des intermittences du cœur de Margaret Mackenzie, vieille fille, enjeu économique, poétesse et diariste ignorée de tous, belle et généreuse figure de femme libre, malgré ses ridicules et au-delà de sa soif de mariage.

Trollope, auteur d’une œuvre abondante et quasi pas traduite en français – qu’attend-on ??? – se définissait, nous dit la préface de Jacques Roubaud, comme un artisan, un « cordonnier », ou, ce serait plus juste, un bottier, peu soucieux d’inspiration mais inlassablement attaché, jour après jour et contre vents et marées, à sa table de travail. Il a réussi. Ce roman est de la belle ouvrage. Plus d’un siècle après la mort de son auteur, un roman accessible d’emblée, efficace, intelligent, amusant  (les noms des personnages ! Mr Startup et Mr Frigidy, Mrs Fleebody, Mrs Perch*….). Du travail bien fait, construction, invention, style, sens des personnages, sens de l’ellipse, de la polyphonie et des inclusions en tout genre. L’assise ferme, résolue, modeste, d’un roman anglais proche de Jane Austen et de Dickens comme du roman anglais d’aujourd’hui. Tout ce dont nous avons, semble-t-il, de ce côté-ci de la Manche, totalement perdu le sens. Et il y a un site Trollope ! je le découvre en cherchant Littlebath : le voici. On y trouve quarante-six titres de romans, sans parler du reste de l’œuvre, au moins aussi abondant, parmi lequel une Autobiographie où l’on lit, à propos de Miss Mackenzie, ceci :

“written with a desire to prove that a novel may be produced without love.... In order that I might be strong in my purpose, I took for my heroine a very unattractive old maid, who was overwhelmed with money troubles; but even she was in love before the end of the book, and (…).” – Autobiography

« écrit avec le désir de prouver qu’un roman peut être conçu sans amour.... pour assurer mon dessein, j’ai pris pour héroïne une vieille fille très peu attirante, submergée par des problèmes d’argent. Et pourtant, elle est tombée amoureuse avant la fin du livre, et … ».

J’ai coupé la fin de la phrase, pour ne pas vous dévoiler la fin du roman, que je m’en vais rapporter dès demain à la bibliothèque - pour vous, lecteurs à venir...

* En vérité, cela ne m'avait pas effleurée, mais j'ai lu quelque part (sur un site anglais ?) que ces noms étaient bien plus qu'amusants... Mr Handcock et Mr Ball(s), pour les soupirants d'une vieille fille!... Sans parler de Mr Startup. La littérature victorienne a de ces surprises...