Jusqu’au jour où le père de son ami Jacolino « se la prend pour lui, la gestion de la pension Eva». Nenè, Ciccio et Jacoli, trop jeunes pour fréquenter le burdellu comme clients officiels, deviennent alors les habitués des dîners du lundi soir, le jour de repos des filles. Dîners très collet monté tant qu’y préside la Signura Flora, professeur de littérature classique en rupture de ban, beaucoup plus détendus ensuite. Et ce qu’ils y trouvent, plus qu’une expérience amoureuse, ce sont des histoires. C’est la guerre, de 42 à 45. La Sicile est prise entre Allemands et Américains. Entre histoire contemporaine et lectures classiques (le Roland furieux est un texte essentiel), paganisme et bondieuseries, la pension est le lieu de petits drames ou de grands miracles.

«Récit heureusement inqualifiable » ? ma foi, j’y ai retrouvé sans vergogne le plaisir de mes lointaines lectures de Steinbeck, Tortilla Flat, Rue de la sardine, ou Tendre Jeudi. Ou celles de Jorge Amado, grand chantre des bordels, dans Dona Flor et ses deux maris ou Tieta d’Agreste, par exemple. Inqualifiable sans doute parce qu’en nos temps de féminisme il est malencontreux d’associer bordels, plaisir et création littéraire, et pourtant… gourmandise sexuelle et gourmandise culinaire vont de pair chez Camilleri. Sa langue, sicilien réinventé pour sa Vigàta imaginaire, est savoureusement transposée depuis toujours par Serge Quadruppani dans un français excentrique mêlé de patois marseillais et d’inventions verbales sui generis. Cela donne un très charmant « péché de vieillesse ».

Il y a un site du "Camilleri fan's club"