Je ne suis pas une spécialiste de Bach. Même pas toujours une amatrice, quoique La Passion selon Saint Matthieu fasse partie de mon panthéon. Mais je n’arrive pas à imaginer que la puissance de création de ce musicien si extraordinairement fécond se soit fondée sur le mépris. Or qu’y a-t-il dans ce spectacle ? un cours de contrepoint tellement expédié – sur le mode virtuose, certes – qu’il exclut toute compréhension possible du propos. Des salves de sarcasmes à l’endroit d’un public imaginaire que le dispositif scénographique assimile forcément au public réel du spectacle, en gros une assemblée d’imbéciles. Un dieu réduit à un crucifix clignotant. Et, pour racheter ? pour compenser ? ces flots d’amertume, quelques pincées de pathos sur quoi se clôt le spectacle.

L’origine de la pièce, a expliqué Astier, réside dans le sentiment d’admiration absolue mêlée d’incompréhension qu’ont suscitées chez lui la découverte puis la fréquentation du Kappellmeister. « Plus j’avance, moins je comprends » a-t-il dit à Rebecca Manzoni ; d’où l’idée d’endosser le rôle, pour comprendre de l’intérieur. Eh bien, je le crains fort, c’est Alexandre Astier qui a submergé Bach. Un type doué, très créatif, mais très infirme du côté de la « tendresse humaine », comme dirait l’autre. En public, au moins. Je ne sais pas quelle peut être – s’il y en a une - la tristesse intime de ce créateur bouillonnant, et si attaché à sa famille et à ses proches qu’il les fait jouer et travailler avec une fidélité qui l’honore dans l’ensemble de ses spectacles. Mais quelle cohérence y a-t-il à ce mélange de véracité historique et de laisser-aller narcissique ? ça ressemble à Marie Drucker expliquant Haydn. Un truc djeunze, qui renvoie à soi-même, en somme. Le rire que suscite le spectacle est un rire sans joie. Aigre. Une master class sans classe.


Quant à la salle ! cette exaspérante manie née de la télé qui fait applaudir le public à la moindre boutade, pour manifester que l’on a compris, au mépris de toute fluidité du spectacle. Le type d’à côté qui, à peine assis – il est 21 heures, il a eu le temps de manger un morceau – entreprend d’ouvrir son petit paquet individuel de Petit écolier au chocolat, craquements, froissements, un coup d’œil hostile n’y suffit pas, il faut y mettre des mots ; la petite fille quinquagénaire de devant, tout éblouie d’en être, ponctuant tout au long les répliques du rire et de l’applaudissement, avant de se dresser, toute fière, pour tenter de susciter la « standing ovation » finale, sans laquelle on n’en a pas pour son argent. Étrange expérience, que de rester en dehors de ce qui devrait être un partage, humaniste. « Pour ce que rire est le propre de l’homme »… le propre de l’homme contemporain n’est-il que dérision assaisonnée de quelques bons sentiments ? un rire de cour de récré, mécanique, méchant.

Tant pis pour Bach. Tant pis pour moi. En tout cas je n’ai vu dans ce Bach vitupérant de jeudi soir ni « hommage déglingué », ni offrande musicale. Pas même, malgré le talent, une offrande théâtrale.