Rembrandt - Les Pèlerins d'Emmaüs, détail. Paris, Musée du Louvre. Il m’arrive souvent de me demander si c’est moi qui ne comprends rien, ou s’il y a un problème ailleurs. Ainsi d’Emmaüs, de Baricco. Que j’ai lu d’une traite, et dont la justesse sincère m’a saisie, dès les premiers mots. Et puis le libraire m’a signalé - c’était au Musc et la Palme, le 9 décembre – son éreintage. Surprise, j’ai écouté pérorer Arnaud Viviant. Un joli nom. Apparemment le personnage est convaincu de son importance – wikipédia signale qu’il a eu autrefois quelque stature dans le monde de la critique. Pour qui l’écoute aujourd’hui incidemment, il lui en reste la boursouflure, mais certes pas la force de conviction. Et pour moi qui le découvrais, c’est tout au plus un arrogant vieux con radiophonique.
Et Emmaüs est un beau roman, écrit et composé, sur l’exaltation et le désastre dans la vie d’adolescents chrétiens, en Italie, années 70.
Le narrateur, adulte, fut l’un des quatre jeunes gens ravagés par l’enthousiasme de la foi dont le roman conte l’histoire. On lit, en quatrième de couverture ou ici et là dans les commentaires, qu’ils sont à la limite de « l’intégrisme ». C’est idiot. C’est employer pour analyser une situation d’autrefois des mots d’aujourd’hui, assez creux, au demeurant. C’est en Italie, nom d’une pipe ! le pays du Vatican, qui précisément seulement à ce moment-là commençait à s’émanciper, dans le désordre des années hippies et dans le fanatisme terroriste, de la chape morale, idéologique, sociale, coutumière, imprimée par la religion catholique à ce pays politiquement si récent. Alors, que des adolescents chrétiens veuillent exprimer, éprouver leur foi, à aller torcher des vieillards dans les asiles et jouer de la guitare pendant les services religieux, cela n’avait rien que d’un très banal « exercice » de charité, la mise en œuvre de la folie religieuse dont la dévotion de leurs familles petites bourgeoises les avait fait réceptacles. Et s’il est bien une chose que le début du roman considère avec circonspection, c’est la façon – folle - dont cette folie passait aux yeux de tous – des leurs, en tout cas – comme quasiment normale, à quelques réticences près. Au point que l’un d’entre eux, le Saint (sait-on qu’il y a en Italie des hommes nommés « Santino », « le petit saint » ?) veuille devenir prêtre – et pourquoi serait-ce plus absurde, dans les outrances et les emportements de cet âge, que de vouloir devenir fonctionnaire ou golden boy ? Quoi qu’il en soit, s’incarne brusquement dans le paysage familier de ces garçons de dix-huit ans, lycéens, Andre’ - j’ajoute exprès l’apostrophe qui marque l’apocope. Une fille de leur âge, belle, riche, androgyne, et d’autant plus incandescente qu’elle incarne aux yeux de tous, et donc plus encore de ces garçons imbibés de morale chrétienne, une immoralité, un libertinage définitifs, et pourtant absents, indifférents. Une fille qui danse, au-delà de tout sens déchiffrable, sur un fil entre la vie et la mort, entre le désir et le détachement. Cristallisation. Passions, défaites, égarements, confusion. Disparition, insensible ou brutale, de la foi, des rythmes et des rituels familiers, fissuration des amitiés. A la passion blanche et sombre d’Andre’ répondent celles des quatre garçons, entre désir et déréliction.
Roman de quelques mois de vie, aux frontières du désastre, dont l’épisode d’Emmaüs dans l’Evangile exprime, dans sa sobriété narrative, la dimension de révélation. Comme, au moment du pain rompu, s’était révélée aux pèlerins la vérité de la résurrection du Christ, se révèle, dans la passion pour Andre’, la fragilité des barrières dressées par les jeunes gens contre le monde et la disparition de Dieu. Dont émerge, trente ans plus tard, cette chronique attentive et douloureuse des années du désir, du dessillement, de la perte, de l’élan vers la mort et vers la vie.
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