Roman haï des uns, adoré des autres. Ignorons à tout jamais l’approbation très officielle qu’il a un jour reçue d’un qui ne fraye guère avec les livres - encore moins avec les pavés, échos pour lui d’une époque honnie, celle justement, de la publication de cet énorme volume, par moi découvert huit ans plus tard, et d’emblée adoré. Parce qu'il déborde de toutes parts, parce que c’est un livre-univers, un livre-océan, un livre excessif.
Certes l’héroïne, Ariane, ne rayonne pas d'intelligence. Elle est même complètement idiote, dès le début, avec ses petites mignardises sur les animaux et les chéris et ses interminables monologues de baignoire – chers au cœur de quiconque lit dans son bain, ô l’art de tourner le robinet d’eau chaude avec les orteils !... Mais enfin, les idiotes courent les rues, et personne ne nous oblige à nous identifier à Ariane, pas plus qu'à Solal, grands dieux ! dont je ne crois pas que l'on puisse prendre les sempiternelles déclamations machos au pied de la lettre, et qui fait preuve d'une singulière incapacité à orienter autrement leur histoire perverse et pourrie. Qui l'oblige à venir remplir son devoir quand elle le convoque à coups de Voi che sapete?
Et pourtant, idiote et surmâle, c'est quand même une extraordinaire histoire d'amour, le blanc laissé par Tolstoï dans Anna Karénine, entre Anna et Vronski‘‘ Que se passe-t-il entre deux amants grandioses DE ROMAN quand ils s'excluent du monde ? ’’ - et Cohen déploie. Et puis, réduire le roman à Ariane et Solal, c'est en ignorer tous les autres personnages, l’extraordinaire polyphonie qui unit la bonne La première fois, j'en ai sauté des centaines de pages (en particulier l'insupportable démonstration que Solal fait à Ariane des règles de la séduction en ...7 points? et plus de cent pages, parce que j'étais tellement prise dans l'illusion romanesque que je voulais savoir si elle allait vraiment lui tomber dans les bras « les yeux frits », et je l'ai lu et relu depuis toujours pour y trouver de nouvelles surprises et des perplexités irrésolues.
Question : la passion amoureuse rend-elle intelligent(e)? et d'ailleurs, est-ce bien la question? Les pages sur Ariane en sa robe voilière marchant glorieusement vers la gare pour aller y chercher son aimé, c'est peut-être ridicule, mais c'est somptueux. Et celles sur le cliquetant cimetière des anciens amants? Folie lyrique, frénésie inventive, comédie humaine et amoureuse, œuvre généreuse et partiale, torrentielle projection dans un livre, le monde, les mondes, d’un ego torturé, débridé, incessamment ressassant et fabuleusement créatif… Belle du Seigneur est le point d’orgue de l’énorme roman rêvé par Cohen, impubliable somme qui aurait réuni Solal, Mangeclous (autre invraisemblable DÉLIRE romanesque absolu), Belle du Seigneur et Les Valeureux. Solal et les Solal, ou le roman total d’un vingtième siècle qui a digéré Balzac, Tolstoï, Proust, Freud, la SDN, la guerre, les camps et l’horreur nazie, David et Salomon, la chanson sentimentale, l’onirisme et le réel, la Méditerranée et l’imaginaire le plus effréné - pour accoucher d’un immense hymne, un défi extravagant, un chant d’amour, un acte de création solaire et noire, offerte contre toutes les morts.
Et pour illustration, la Gradiva telle qu'Ariane en sa robe voilière.
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