Le lendemain, l’homme qui me rappelait mon oncle Arthur revint me voir, et je fus encore une fois saisi par la ressemblance.

Il s’inquiéta de mon sommeil : avait-il été agréable ? Je répondis par l’affirmative. Puis je ne pus m’empêcher de lui poser la question : connaissait-il quelqu’un du nom d’Arthur Blum ?

« Non.

          - Vous lui ressemblez. C’est mon oncle. »

Il me demanda quel âge j’avais. Je le lui dis : seize ans et neuf mois.

«  Que veux-tu faire ? me dit-il avec la sollicitude d’un parent et non d’un étranger.

          - Je l’ignore encore. »

Plus tard, dans la nuit, je découvris un plateau de fruits et un mot où il était écrit : « Bonjour mon jeune ami. Je quitte le camp cette nuit et poursuis mon chemin. Je te souhaite un bon réveil et une vie pleine de curiosité, d’action et de capacité à aimer. » C’était signé : « Ton ami qui ressemble à l’oncle Arthur. »

Je lus et relus ces mots, les yeux brouillés de larmes.

Le garçon qui voulait dormir est  surtout le récit d’un (re) naissance qui porte en elle une plaie toujours vive : celle de l’arrachement à une langue, la langue maternelle – qu’il ne nomme jamais, parce que c’est l’allemand - et l’ « investissement » ? douloureux d’une langue nouvelle, l’hébreu, et d’un nom nouveau : celui que ses parents avaient nommé Erwin devient, sur la terre de Palestine, Aharon.

« Ma langue maternelle était en recul constant tandis que l’hébreu prenait racine, élargissait mon horizon et me liait à la terre et aux arbres. Je n’avais plus de doute : mon ancienne vie était sur le point de s’évanouir, j’allais être de plus en plus proche de cette terre et de sa végétation, un jour j’aurais des chevaux, une charrue et une herse, je construirais des terrasses et planterais des arbres.

A cette époque, il n’y avait pas de meilleure prescription pour l’âme que le travail de la terre, l’apprentissage de l’hébreu et de la Bible, mais quelque chose, dont je ne percevais pas la signification totale, œuvrait en moi, englouti sous tout un monde : le sentiment de trahir. »

C’est la Bible, Le Livre de Samuel dans sa sobre simplicité de « langue des montagnes » qui sème en lui les racines et les rythmes de sa langue d’écrivain à venir. Le sentiment d’une justesse possible (Slovotzki est, dans le contexte laïc de leur ferme, leur professeur de Bible) :

« …ce premier chapitre du livre de Samuel suscita en moi un tremblement de terre comme je n’en avais pas éprouvé depuis longtemps. J’avais l’impression que chaque mot que Slovotzki nous avait tendu était finement taillé et porteur d’un contenu secret. J’avais eu la même sensation la première fois que j’avais vu le halo bleuté du cœur des Carpates. J’en avais pleuré et ma mère, ne sachant que dire, m’avait serré dans ses bras. »

Et encore :

« Nous étions tous fatigués, les paroles se fondaient dans les images, la voix de Slovotzki se perdait dans le brouillard,  cette voix dont je pensais parfois qu’elle ne cherchait pas à nous enseigner quoi que ce soit, mais qu’elle semait en nous les mots de la Bible, pour plus tard. »

                   La plus grande des douleurs, que tente sans cesse de faire refluer le monde des rêves, est la perte des parents. Et si la relation avec la mère est une relation en quelque sorte « immédiate » d’amour profond et d’histoires contées dans la langue maternelle, celle au père, écrivain obstiné et méconnu, oblige le garçon à une reconstruction qui est aussi l’assomption d’un héritage, celui d’une parole à transmettre. Elle passe par la rencontre du Docteur Weingarten, un ami du père :

     ''Il se tourna vers moi et me confia très vite qu’il avait passé un an et demi dans un camp avec mon père.
        « C’est grâce à lui que beaucoup de gens ont pu tenir et ne pas sombrer dans le désespoir.

        -  Comment ?
        -
Chaque soir il racontait une histoire de Kleist ou de Kafka, ou une de ses propres histoires. Il avait une voix calme - pas douce – et les gens le suivaient là où il les entraînait. Parfois, il racontait la même histoire, nuit après nuit. Les gens disaient que sa voix n’était pas de ce monde, qu’il avait été envoyé pour panser les plaies des hommes après une journée épuisante de labeur, ils disaient aussi que ses histoires étaient des prophéties qui seraient interprétées plus tard. Il était lui-même comme tous les prisonniers, terrassé par les humiliations, mais lorsqu’il ouvrait la bouche dans l’obscurité de la nuit, sa voix soutenait les autres. Une heure, parfois deux. »

Tandis que je l’écoutais, la silhouette de mon père grandissait devant moi, et de nouveau, il me sembla différent de l’homme que j’avais connu. Le docteur Weingarten était intarissable :

«  Pendant toutes les années tranquilles d’avant-guerre, ton père avait l’impression que son écriture ne menait à rien, mais vois ce miracle : là où le monde était devenu un enfer, sa voix résonnait comme une voix céleste. »

       Je ne dormis pas cette nuit-là. J’imaginais mon père raconter quelque chose lentement, comme s’il comptait les mots, et ses camarades de souffrance l’écoutaient en buvant chacune de ses paroles. Je m’étonnais de voir mon père, cet homme de taille moyenne qui n’avait jamais élevé la voix, parler nuit après nuit devant des dizaines de gens souffrants et torturés qui ne perdaient pas une miette de ce qu’il disait.

Ce fut là précisément, dans le tumulte du camp d’Atlit, que j’entendis à nouveau la prosodie de mon père, son parler calme et riche en nuances. Il abhorrait les discours idéologiques, qu’ils fussent marxistes ou sionistes, ou encore orthodoxes, tous lui écorchaient les oreilles avec leurs affirmations univoques, et s’il en citait parfois les slogans, c’était pour en faire jaillir le ridicule.

Mon père avait des règles d’airain : ne pas mettre en avant son « moi », ni en parlant ni en écrivant. Exprimer un sentiment ou une opinion avant l’exposition des faits est inconcevable. Porter attention aux détails constitue la plus belle parure du langage. Faire preuve de finesse, toujours. Ne jamais se prendre au sérieux, réserver un espace à l’ironie, qui distingue entre un homme qui pense et un homme qui se contente d’aligner des mots.

J’avais perdu de vue ces règles, alors qu’elles avaient accompagné mon enfance. A vrai dire, je les avais perdues au ghetto. Pendant la guerre, les hommes avaient recouru à un autre langage : rugissements, grognements, cris, insultes, tout ce qui constitue la langue d’une foule entassée.

Durant ces années, je n’avais presque pas parlé. J’avais écouté, obéi, fait attention à moi autant que possible ; il n’y avait rien d’étonnant à ce que les sons aient du mal à sortir de ma gorge.’’

 Je vais cesser là, parce que je pourrais continuer ad libitum mes citations de tant de passages cochés au fil de la lecture. Blessé dans son corps après sa première sortie en embuscade, Erwin/Aharon accomplit douloureusement, entre rêve et réalité, entre vivants et morts, entre trahison et fidélité, le travail qui le conduira vers sa vie nouvelle, sa nouvelle  identité, sa nouvelle langue de parole et d’écriture. Je ne sais comment dire l’harmonie de ce texte pourtant traversé de bancs de silences, de lacunes biographiques ou chronologiques, mais comme resplendissant d’amour et de bienveillance. Comme une voix paisible et puissante qui aurait su trouver comment conter des choses terribles en les vidant de tout leur pouvoir de nuire, sous le signe de la grâce.