J'ai vu un garçon prêter à une des ses camarades, l'année qui a suivi sa lecture, Les Coquillages de M. Chabre de Zola, nouvelle hilarante et un peu lourdingue sur un adultère romanesque du côté de Guérande. Cela signifie surtout que la lecture, pour exister, a besoin d'être incarnée, de passer par la voix, par le corps. Il faut lire à voix haute, ensemble, dès l'école primaire. Mes élèves de première ne savent pas lire, c'est l'un de mes efforts les plus constants, et le texte poétique est bien souvent le vecteur privilégié de cet accès à l'interprétation (sans effets, ce n'est pas la peine, il faut se laisser porter par le texte, le laisser monter en soi).

Mais que d'heures de travail en plus cela demande, ou différent, avec le crayon à la main, les pauses marquées, la ponctuation restaurée dans son sens de respiration du texte. Et pourtant quel bénéfice rien que pour la compréhension du texte et son commentaire ! Mais surtout pour la familiarité avec lui : Mille baisers perdus, mille et mille faveurs, J’ai par longue et curieuse expérience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus royal, le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient, que jamais fut vu, Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage, C'était un monde enfant : si ne l'avons-nous pas fouetté et soumis à notre discipline, par l'avantage de notre valeur, et forces naturelles, La reine Priscaraxe cependant devenait plus grosse de ventre de jour en jour, J'ai vu le reître noir foudroyer au travers/ Les masures de France,

« - Madame je me lève le matin et j’ai les textes dans la tête, même pas seulement les miens, la reine Priscaraxe !... »

Voilà. Faites lire les profs, donnez-NOUS du temps, enseignez massivement la lecture à voix haute. Mais pour cela, il faut des heures, de français, dès l’école primaire. Et le sens du plaisir.

Merci Finkie (sauf votre respect, moi qui lis, passionnément, des « bouquins », et qui suis « prof », parce que c’est le féminin le plus commode à ce mot masculin). Ce billet est parfaitement impromptu, et jamais je n’aurais imaginé raconter ici mes expériences toujours heureuses de prof-lectrice-avec-ses-élèves, - nous finissons, toujours, par au moins une lecture publique, quand nous ne chantons pas ! - ni consacrer une bonne demi-heure, en ce samedi enneigé, à rédiger ce billet. J’ai du pain sur la planche, je vous laisse.