
Comme gravée dans l’épaisseur du
cuir, au dos du gros volume empilé en vrac sur un autre abandonné ouvert, froissé,
une fine écriture, régulière, lisible, semble indiquer titre et auteur : « -
sepe de Ribera » et au-dessous, « -
spañol », avec la tilde. Le cadre doré a dans cet angle
gauche de la toile mangé une partie du nom, l’usure du temps un bout de
l’adjectif. « Jusepe de Ribera,
español ». Par la plume ou le stylet, une signature de peintre parmi
les livres, car, en glissant légèrement vers le centre, la lumière éclaire une
main d’homme, puissante, crispée sur un in
quarto dont le dos à trois nerfs relié de cuir invite à déchiffrer, en
majuscules noires, LIBER DE IDEIS, Le
Livre des Idées, au plein centre du tableau ; à droite émerge, comme
une efflorescence incongrue de la couverture, une page froissée, vierge de
toute écriture – ou bien est-ce une manchette ? Pas de main droite. Noir
sombre sur le noir brillant de la toile un manteau enveloppe, saisi à mi-corps,
un homme âgé, au visage pensif. Son vaste front, vivement éclairé, resplendit.
Les yeux sont baissés… vers le livre ? Sous la barbe, un triangle de cou
nu, fragile. La partie gauche du visage (la droite pour le spectateur), est
mangée par l’ombre.

Un visage de vieillard, barbu, front dégarni, regard dérobé, une main, quelques livres. Un penseur.
Entre ombre et lumière,
clair-obscur, le portrait révèle et dissimule un univers de l’entre-deux :
l’homme, son corps émacié englouti par le manteau, penché sur le livre d’une
vie : Le Livre des Idées, seul
vrai monde, invisible sinon à l’esprit, et dont l’ici-bas n’est que l’ombre
dégradée. Un penseur grec, le titre latin d’un livre jamais écrit, qui en
concentre d’autres. La signature italienne d’un peintre espagnol - Jusepe pour
José - dont la nationalité revendiquée signale le sentiment d’exil, à Naples où
il vécut.
Sobre jusqu’à l’ascétisme, par
celui que l’on nommait « lo Spagnoletto », le petit Espagnol, le Portrait de Platon, front méditatif affleurant
de la ténèbre comme un continent lumineux entre les mondes, les temps, les
langues, entre sagesse et mélancolie, entre les mots et la peinture.
Giuseppe Ribera, Platon, Huile sur toile, Musée de Picardie.
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