Étrangement, durant les sept premières années de Convolvulus, je n’ai pas consacré un seul billet à Flaubert, pour lequel j’ai pourtant une passion de longue date, l’auteur, l’homme, et par-dessus tout l’épistolier. Mon “rayon Flaubert” ne cesse de s’agrandir, de déborder et de me poser d’insolubles problèmes de rangement. Faute d’avoir le temps de rédiger un article consistant aujourd'hui, je me bornerai à publier le portrait qu’en donne Judith Gautier dans son volume autobiographique Le Collier des jours, déniché un jour à Angoulême où, remontant du sud-ouest, j’avais fait une pause en hommage à Lucien de Rubempré. À peine garée, j’y suis tombée sur L’Autre Librairie, une vaste et claire caverne d’Ali Baba littéraire, où j’ai passé tout mon temps à farfouiller et à bavarder avec le libraire, sans avoir finalement celui de visiter la ville !

Quant à Judith, elle devint une très belle femme et épousa contre la volonté de son père Catulle Mendès. D’aucuns soupçonnent qu’il y aurait eu là une manifestation d’anti-sémitisme du bon Théo. J’ai tendance à penser que Gautier connaissait la vie dissolue de cet auteur oublié qui fut un auteur à succès (la sœur aînée de Colette, Juliette “ma-sœur-aux-longs-cheveux”, nourrissait pour lui une passion éperdue), fut le compagnon de la compositrice Augusta Holmès dont il eut cinq enfants et qu’il finit par plaquer, peut-être bien pour Marguerite Moreno.
C’est donc Flaubert qui, en 1866, conduisit Judith à l’autel. Je reviendrai un jour ou l’autre sur celle-ci aussi, qui fut un sacré personnage du monde des lettres et des arts, et l'une des introductrices de la poésie chinoise en France, car elle parlait le chinois !
Le Collier des jours, chapitre LXV (1904)

« Mais celui qui m’enthousiasma du premier coup, ce fut Gustave Flaubert. Il m’apparut tout de suite comme un personnage prodigieux et colossal, avec sa haute taille, ses larges épaules, ses beaux yeux bleus, frangés de longs cils noirs et sa moustache de chef gaulois.
Il disait souvent : « C’est énorme ! » en rejetant ses bras en arrière et en se penchant vers son interlocuteur, comme s’il eût voulu lui donner un coup de tête dans l’estomac.
À table, il racontait de monstrueux paris, dans lesquels on s’engageait à boire des barils d’eaux-de-vie, à dévorer des monceaux de nourriture, à accomplir des prouesses fantastiques ; le tout énoncé avec une richesse d’images, une abondance de gestes et une ampleur de voix, qui me stupéfiaient et me comblaient d’admiration.
J’aurais voulu l’écouter toujours, et un de mes désirs était de lire ses œuvres, mais j’avais beau fouiller la bibliothèque, je ne trouvais aucun livre de lui.
Un soir, il avait promis de lire, devant quelques intimes, un fragment de la première version de La Tentation de saint Antoine. Quand le moment fut venu, on m’envoya me coucher. Je suppliais, avec des pleurs et des cris, qu’on me permît d’entendre Flaubert, mais on déclara que ce qu’il allait dire n’était pas du tout pour les petites filles. Mon père était assez disposé à me laisser rester. Flaubert lui-même était attendri ; leur influence fut vaine et je dus céder à la force.
Une fois couchée, tout émue encore de la lutte, j’essayai de me résigner, mais les échos du Gueuloir arrivaient jusqu’à moi et je n’y pus tenir. Me glissant, pieds nus, sans bruit, je gagnai la salle à manger, séparée du salon par une porte à deux battants, qui était poussée sans être fermée tout à fait. Par l’entrebâillement, je pouvais très bien voir, et entendre sans perdre un mot.
Flaubert, debout devant la cheminée, ployant un peu sa haute taille, lisait à pleine voix, en faisant de larges gestes. C’était l’épisode de la Reine de Saba, la description de sa parure superbe, de sa robe de brocard d’or à falbalas de perles, dont la longue queue était portée par douze négrillons, et l’extrémité tenue par un singe, qui la soulevait, de temps à autre, pour regarder dessous. J’eus l’idée que c’était à cause de cette malice du singe que l’on n’avait pas voulu me laisser entendre.
Quand Flaubert eut fini de lire, au moment où j’allais me sauver, on lui demanda de contrefaire l’ivrogne. Il se défendit longtemps, puis finit par céder à l’insistance de tous.
J’assistai, alors, à une scène extraordinaire, d’un réalisme qui me parut si effrayant, que je ne pus le voir jusqu’au bout et que je regagnai mon lit, plus vite que je ne l’avais quitté, pour m’y blottir, en me cachant la tête sous les couvertures. »
C’est un portrait plein de tendresse, tellement bien campé !
Celui de Judith est dû à l'atelier Nadar, et appartient aux collections du Musée Carnavalet.
Portrait de Flaubert par Nadar, Gallica
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